Mille et une façons de faire famille

dimanche 22 septembre 2013  |  par  ÉÉ Revue  | 

La loi ouvrant le mariage aux couples de même sexe a mis les questions de parentalité sur le devant de la scène.
On pouvait d’ailleurs s’étonner que les militant-es LGBT, réputé-es plutôt subversifs puisque s’écartant des codes sociaux, revendiquent de rentrer dans la norme et de se conformer à l’institution.
Mais peut-être est-ce justement l’occasion de questionner, bousculer et faire évoluer le mariage et la famille ?
Deuxième partie : Mille et une façons de faire famille (2)

Rappelons que la revendication du mariage des homosexuel-les s’est construite dans le contexte des « années SIDA », quand à la douleur de la perte s’ajoutait la précarité matérielle.
Puis est venu le souci de la protection juridique des enfants, qui peuvent être traités comme des orphelins en cas de décès du parent biologique.

« Le mariage, ce n’est pas seulement le couple. C’est aussi une façon de créer de la filiation et c’est là que les choses se compliquent.
Un enfant avec deux mères ? Avec deux pères ? Beaucoup hésitent et s’interrogent. Le projet de loi est-il en train de nous dire qu’il ne devrait plus y avoir dans les familles ni hommes ni femmes, ni pères ni mères mais du parent « symboliquement asexué » ?
Ou bien doit-on penser, tout au contraire, qu’avec l’homoparentalité on est en train d’inventer aujourd’hui pour tous un nouveau sens aux mots père et mère ? »
(Irène Théry, Laurence Brunet, Jennifer Merchant et Martine Gross, Le Monde, 18 septembre 2012)

Filiation : qui ment aux enfants ?

Il est surprenant de constater que la filiation est toujours basée sur un principe du droit romain « Mater semper certa est ; pater is est quem nuptiæ demonstrant » (La mère est toujours certaine ; le père est celui que le mariage désigne).
En cas de PMA, un juge recueille la déclaration d’engagement des deux parents et le compagnon masculin établit sa filiation selon les règles habituelles : présomption de paternité pour les couples mariés, reconnaissance pour les autres.
Même en cas de tiers donneur… Au Moyen Âge, les hommes stériles envoyaient leurs femmes « se livrer à la débauche » dans les fêtes de carnaval dans l’espoir qu’elles tombent enceintes. C’était déjà, en quelque sorte, la recherche d’un donneur de gamètes.

Le droit reconnaît donc la filiation sociale, affective, et pas seulement en cas d’adoption. La filiation juridique sait se substituer à la filiation biologique.
Mais parallèlement, un modèle biologisant continue de s’imposer et les couples infertiles hétérosexuels qui adoptent ou ont recours à la PMA sont invités à « faire comme si ».
Et c’est justement avec les couples de même sexe qu’on ne pourra pas mentir aux enfants ! Je ne résiste pas au plaisir de citer Me Eolas, avocat blogueur : « L’enfant ne sera pas dupe. Cette fiction tiendra autant que quand un couple hétérosexuel européen adopte un petit africain ou asiatique. Pas une seconde.
Donc, amis anti-mariage, rassurez-vous, on ne ment pas aux enfants, vous pouvez retourner tranquillement leur parler du Père Noël. »

« Avoir deux pères, ou deux mères, est possible et pensable, et ne dénie en rien que nous sommes tous issus de l’un et l’autre sexe », soutient aussi Irène Théry.

Réinventer la famille

Selon la sociologue Dominique Mehl : « La famille traditionnelle, un père, une mère, leurs deux enfants (un garçon et une fille, si possible), c’est la moitié des familles ».
Adoption, bébés éprouvettes (PMA), familles d’accueil, familles monoparentales, recomposées, homoparentales ont depuis belle lurette bousculé ce schéma, qui tient davantage du modèle normatif que de la réalité sociologique.
Quand il est question d’homoparentalité, on pense tout de suite à l’adoption ou aux méthodes de procréation médicalement assistées. L’homosexualité n’étant pas synonyme d’infertilité, outre les enfants né-es d’une précédente union hétérosexuelle, certaines familles se créent par coparentalité.

Témoignage de Bruno : une expérience de coparentalité

« Souvent absente des débats, peut-être parce qu’elle est moins sujette aux polémiques « spectaculaires » recherchées par certains médias, la coparentalité existe, je l’ai rencontrée, et elle va bien merci.
Pour ceux qui seraient un peu perdus entre homosexualité et homoparentalité, deux thèmes phares des derniers débats de société, la coparentalité est le fait pour deux lesbiennes et deux gays de se rencontrer autour d’un projet d’enfant(s).
La recette est valable aussi pour un gay et une lesbienne (voire toute autre configuration : 1+2 ou 2+1) même si la prédominance de deux couples est plus commune dans ce contexte.

L’idée centrale est de permettre à l’enfant à naître de disposer d’un papa et d’une maman (n’en déplaise aux réfractaires au mariage pour tous, loin d’imaginer que nous avions envisagé cette hypothèse bien avant eux !), et donc d’avoir deux parents « légitimes ».
Le principe est simple finalement, nos enfants partagent leur temps entre deux foyers : celui de leur papa et de leur parrain (mon ami et moi) et celui de leur maman et de leur marraine. Eh oui, on a renoncé à envisager le principe de deux mamans et de deux papas.
Nos enfants naissent et grandissent dans un climat serein, pacifié, ils se partagent dès leurs premiers mois entre deux univers distincts mais en aucun cas conflictuels. Comme dans des familles recomposées, mais dès le départ, et les tensions en moins.

Cette configuration, nous l’avons souhaitée de tous nos vœux et nos trois enfants âgés aujourd’hui de 7, 9 et 12 ans nous prouvent chaque jour que l’on a bien fait d’y croire. C’est du bonheur en tube que l’on savoure tous les jours.
Bien sûr, nos couples ne sont pas surhumains et subissent aussi les aléas des amours éphémères mais une seule règle s’applique : celle du parent biologique qui reste le référent majeur de l’enfant, le parrain ou la marraine restant présent le plus possible.
Voilà, ce serait beaucoup plus long de détailler nos vies mais je souhaite simplement que ce modeste témoignage vienne allonger la liste des configurations familiales possibles et permette à la coparentalité de ne pas disparaître dans l’eau du bain des préjugés. »

La coparentalité peut concerner aussi des hétérosexuel-les célibataires que le désir d’enfant motive à chercher un-e partenaire pour former un couple parental, mais non conjugal, comme on peut le découvrir sur des sites d’annonces en ligne.
Le modèle strict défendu par les anti-mariage, et qu’ils brandissent comme « naturel » (ou divin, c’est selon), est donc loin d’être le seul possible.
L’anthropologue Maurice Godelier tente d’élargir le débat : « Est-ce que toutes les autres familles que celles de l’Occident post-chrétien sont irrationnelles ?
C’est l’humanité qui les a inventées ! Elle n’a cessé d’inventer de nouvelles formes de mariage et de descendance. »
Chez les Baruya (tribu de Nouvelle-Guinée), chaque individu a plusieurs pères et plusieurs mères, qui sont ses oncles paternels et ses tantes maternelles.
À l’origine, dans les kibboutzim (Israël), les enfants étaient élevés en commun, et ne vivaient pas avec leurs parents.
Dans certaines ethnies d’Amérique du Sud, la notion de couple n’existe pas et la femme peut avoir autant d’amants qu’elle le désire. Si un enfant naît, il aura pour pères tous les amants de sa mère qui devront le nourrir jusqu’à ce qu’il soit adulte.
Chez les Nuers (Soudan et Éthiopie), les femmes stériles sont considérées comme des hommes, et peuvent épouser une autre femme. Elles choisissent alors un homme, généralement pauvre, qui aura pour mission de faire des enfants à la femme fertile, et qui sera le serviteur de la « femme-époux » (dont l’enfant portera le nom malgré l’absence de lien biologique).
Chez les Minangkabau, en Indonésie, la terre et les biens immobiliers sont la propriété des femmes, qu’elles transmettent à leurs filles (société matrilinéaire). Les hommes ont le pouvoir politique et religieux. Les enfants portent le nom de la mère. L’homme qui exerce l’autorité n’est pas le père, mais l’oncle maternel. Le père entretient une relation affective et nourricière avec ses enfants.
En Chine, les Na vivent « sans pères ni maris ». Ils pratiquent la « visite furtive » des hommes chez les femmes, relations sans exclusive.
Les enfants sont élevés par leur mère, leurs tantes et leurs oncles maternels, les notions de mariage et de paternité n’existent pas.●

Cécile Ropiteaux


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