Grande difficulté scolaire, EREA : deux rapports ministériels pour quoi faire ?

mercredi 5 février 2014  | 

Note EE sur le rapport sur le traitement de la grande difficulté scolaire

Bernard Valin – Véronique Ponvert, le 3 février 2014

Coup sur coup, le ministère, par l’intermédiaire d’inspecteurs-trices généraux a publié deux rapport, l’un sur la grande difficulté scolaire, l’autre sur les EREA. Ces rapports sont souvent des commandes sur lesquelles s’appuie le ministre pour proposer ensuite des circulaires ou décrets. Leur intérêt est de caractériser un domaine oublié ces dernières années, les EREA, dont le dernier rapport date de 2002 et la dernière circulaire de 1995. Pour autant, non seulement ces rapports sont publiés dans une période d’austérité, de budgets contraints, mais ils répondent aussi à la volonté du ministre de « refonder » l’école en remodelant ses structures. Au-delà d’un simple bouleversement de type organisationnel, c’est surtout une modification en profondeur des finalités assignées à l’école qui se fait jour. Ces rapports s’inscrivent aussi dans une école du socle, de tri social.

Collège :

Alors que le ministre poursuit ses chantiers métiers et s’apprête à ouvrir celui qu’il destine au collège, il faut considérer ce texte qui tombe à point nommé, et n’est peut-être pas « qu’un rapport ». En effet, si le travail ministériel sur le collège prend appui sur le rapport, cela entraînera des évolutions importantes de cette partie essentielle du système scolaire. Le collège, même s’il n’est pas vraiment « unique », est aujourd’hui le dernier maillon commun de la scolarité obligatoire : c’est un levier vers la poursuite d’études aux lycées qu’il faut conforter à ce titre. Le rapport ne va malheureusement pas dans ce sens.

La question de l’individualisation

Si l’on peut partager le constat d’un collège qui ne parvient pas à faire réussir tous les élèves et qui, pire, creuse encore les écarts, c’est-à-dire augmente la difficulté scolaire des plus fragiles à l’issue du primaire, nous ne pouvons en déduire les mêmes conclusions. En effet, le rapport préconise d’individualiser le rapport de l’enseignant à l’élève, individualiser son parcours scolaire, et même sa progression dans les programmes. Il affirme que le collège actuel ne présente aucune souplesse sur les horaires et ne permet pas d’approche personnalisée des élèves, ce qui empêche de lutter contre l’échec : ce constat sous entend que la remédiation, l’aide à apporter aux élèves ne se situe qu’en dehors (en plus ?) des cours, alors que nous pensons que c’est au sein de la classe qu’il faut le situer. Le rapport reconnaît une hausse des effectifs par classe ces dernières années, mais n’en conclut pas qu’il faut les alléger pour travailler « ensemble ». Non seulement il rompt avec l’idée de « commun », mais il s’engage dangereusement sur la voie de la filiarisation et déstructure le second degré.

La modularité, antichambre de la filiarisation

Le rapport avance deux pistes cohérentes qui doivent nous inquiéter : d’une part, certaines disciplines engendrent moins d’ échec (techno ?) car elles sont plus concrètes pour les élèves ; d’autre part, de tous les dispositifs de remédiation, ceux qui remotivent le plus les élèves et les empêchent de décrocher sont ceux qui prennent appui sur le champ professionnel (alternance en LP, par exemple, dès la 4ème). Les élèves qui arrivent en LP par défaut à l’issue du collège, en revanche, ne sont pas sur une voie de réussite. Le rapport porte donc, en creux, la volonté de différencier au sein du collège les parcours scolaires, réservant dès la 5ème (et jusqu’à la 3ème) une part non négligeable des contenus (de 20 à 30%) au choix de l’élève. Il pointe avec insistance le coût du redoublement, qui dans ce cas n’aurait plus lieu d’être, ce qui générerait des économies.

Personnaliser, tutorer, accompagner

L’école du socle, grâce au cycle et au conseil communs école-collège prend du corps et nécessite la mise en place d’un travail interdegré, mais aussi de tuteurs d’élèves qui vont les suivre tout au long de leur parcours. Le rapport insiste sur une approche plus personnelle de l’élève et de sa famille, plus psychologisante aussi, pour l’accompagner ; le bloc 5ème-3ème, en installant la personnalisation des parcours, nécessite aussi un suivi individuel, une autre organisation du collège, moins d’enseignants qui sont plus présents, etc . Il est clair dès lors que les missions des enseignants s’en trouveront quelque peu modifiées. Conséquence de cette personnalisation des parcours scolaires pour les personnels : nécessité de piloter, de « contrôler » via la mise en place de hiérarchies intermédiaires à tous les niveaux (coordonnateurs, référents… locaux, inter-degrés, académiques…) censée pallier l’absence de cadre égalitaire et de projet commun pour l’ensemble de la scolarité obligatoire. Le rapport conclut ainsi son étude : « La réduction de la grande difficulté passe inévitablement par un changement profond de l’organisation et du fonctionnement du collège », une telle assertion doit donc éveiller au plus haut point notre vigilance sur l’évolution de ce chantier : au-delà de la simple organisation, c’est évidemment les fondements du collège unique qui sont en ligne de mire.

SEGPA :

Dans le contexte actuel du collège incapable de répondre à la grande difficulté scolaire, la SEGPA est absolument nécessaire. Le rapport indique aussi que les 3% de collégiens qu’elle accueille ont besoin d’elle pour retrouver de la confiance en eux-mêmes et construire une orientation professionnelle.

Les IG lui reprochent de ne pas être suffisamment inclusive. Ils préconisent donc son évolution pour permettre davantage de retours vers la voie ordinaire et permettre de construire des parcours plus inclusifs et plus variés pour la formation professionnelle. La SEGPA doit se transformer en structure d’inclusion. Cette affirmation s’applique aussi aux professeurs des écoles spécialisés qui doivent intégrer le collège et échanger leurs compétences, voire leur service avec les PLC . La mise en place de remédiation, de consolidation pour les élèves des classes ordinaires en difficultés doit faciliter l’intégration des PE. Cette approche est à lier avec la préconisation du rapport concernant le recrutement des élèves en SEGPA. En effet, est évoquée une possible orientation à la fin de la 6ème, en lien avec la mise en place du nouveau cycle CM1/CM2/6ème. Qu’en est-il réellement : plus d’orientation en 6ème SEGPA ? Une orientation en 6ème SEGPA d’élèves ayant échoué leur année de 6ème ordinaire ? La formulation et l’absence de réponse montrent que les IG restent prudents sur cette question … Mais en la posant, on y répond déjà. Et dans une volonté ministérielle d’économie d’échelle, la menace est forte de supprimer l’échelon 6ème en SEGPA. La FSU revendique une SEGPA à 4 divisions minimum avec 4 PE minimum.

Le rapport met en valeur les réussites scolaires en SEGPA en indiquant quand même un petit nombre d’élèves passant le DNB pro. Elles passent par des équipes pluridisciplinaires, spécialisées et attachées à la réussite des élèves. La place du directeur/trice de SEGPA est clairement valorisée mais comme dans toute bonne logique managériale, le rapport préconise l’intégration des DACS ( Directeurs/trices Adjoint-es Chargé-es de SEGPA) dans le corps des personnels de direction. Il va de soi que cette mesure est injustifiée car elle cassera de fait l’unité dans le fonctionnement de la SEGPA en instaurant une hiérarchie.

Pour conclure, le rapport est une source intéressante d’informations sur le vécu des SEGPA mais de nombreux sujets sont évités et principalement ceux qui fâchent : rien sur le passage à 18h des PE, rien sur le versement de l’ISAE, aucune critique sur les cours doubles installés ici où là, rien non plus sur les nombreuses fermetures de divisions et de structures pour compenser le manque de moyens dans les dotations départementales.

Enfin, le rapport ne fait pas le lien volontairement entre les suppressions de postes en RASED et la baisse de l’orientation en 6ème SEGPA.

Il est de notre responsabilité syndicale, dans une période de politique d’austérité, d’être vigilant sur les mesures susceptibles d’être annoncées et d’être prêt à mobiliser l’ensemble de la profession si de nouvelles régressions telles que la transformation des SEGPA en dispostif d’inclusion sont envisagées.

Les derniers positionnements de la FSU et de ses syndicats sur l’éducation sont parfois éloignés des mandats dans un souci de ne pas déplaire au ministre. Nous avons intérêt à être vigilants et à rappeler notre opposition à toute forme d’appréciation favorable de l’école du socle et d’une refondation qui n’en est pas une.

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