Chroniques de livres revue n°42

lundi 24 juin 2013  |  par  ÉÉ Revue  | 

La louve dans la bergerie

Tandis qu’un vieux loup se désespère de pouvoir un jour se rendre maître du troupeau de brebis qu’il convoite depuis longtemps, sa fille se prépare à prendre la relève. Quoique bien jeune, elle est plus habile que lui et semble bien meilleure tacticienne. Elle décide de cacher tout ce qui fait peur chez les loups affamés. Pour cela, elle revêt un vêtement bleu marine dissimulant son pelage brun, ne montre plus ses crocs, évite tout « hurlement lugubre ». Elle entreprend de discuter avec les brebis pour les convaincre de lui ouvrir les portes de la bergerie, insistant sur la difficulté de leur condition et prétendant pouvoir résoudre leurs problèmes. Comme on passe au vote, le loup bleu marine incite à refuser de prendre en compte le vote des moutons noirs… Il devrait être évident que l’exclusion ne peut en aucun cas concourir à l’émancipation. On sait hélas que rien n’est jamais évident. Ce tout petit livre plaisant nous rappelle qu’un loup reste un loup, même déguisé en bleu marine. Toute ressemblance avec des personnalités politiques actuelles est-elle fortuite ? Pas sûr. À diffuser sans modération. ●

Stéphane Moulain

Patrice Favaro, La fille du loup (Thierry Magnier), 5,1 euros.

Le combat pour l’égalité des droits

L’égalité des droits, c’est une vieille affaire. Aux Etats-Unis, dans les années 40 et 50, il ne faisait pas bon être noir dans certains Etats du Sud où la ségrégation était la norme, les intimidations et violences, quotidiennes. On sait que Rosa Parks, en refusant par lassitude de céder sa place à un blanc, déclencha involontairement le boycott des bus de la ville par les Noirs de Montgomery. Ce mouvement très puissant, qui dura une année environ, a joué un grand rôle dans le celui de fond qui permit aux Noirs américains de se voir reconnaître l’égalité des droits. L’album ne se contente pas d’évoquer cette lutte exemplaire et dure qui finit par obtenir de la Cour suprême un arrêt rendant anticonstitutionnel la ségrégation dans les bus, victoire qui en appelait d’autres. Il rappelle aussi le long passé d’exploitation inhumaine que les Noirs ont subi aux Etats-Unis durant des décennies en tant qu’esclaves. Illustré par les images fortes et chaleureuses de Zaü, le livre est complété par un cahier, nourri de documents historiques divers résumant l’histoire de la condition noire aux Etats-Unis. ●

SM

Raphaële Frier et Zaü, Martin et Rosa, Rue-du-Monde, 17,5 euros.

Noire vanille

Il est bien étrange, quand on y réfléchit, que ce soit le blanc, voire le jaune, qui soient les couleurs communément associées au goût de la vanille. Incontestablement, c’est le noir la vraie couleur de la vanille. Voilà mes premières pensées à la lecture du titre du dernier livre de Sophie Chérer. Mais ce roman pour adolescents aspire à une réhabilitation de plus grande ambition. Tout comme sa vraie couleur, l’histoire de la vanille est largement méconnue. La fécondation de la fleur de vanille, naturellement difficile, a longtemps rendu impossible sa culture sur l’île de Bourbon devenue depuis Réunion. Alors qu’aucun botaniste n’était arrivé à surmonter ce problème, c’est un jeune esclave noir, connu sous le nom d’Edmond Albius qui en a découvert le moyen. Il fit ainsi la fortune des maîtres de l’île. Lui-même en retira peu de reconnaissance et s’il fut affranchi comme les autres esclaves en 1848, il vécut le reste de sa vie dans la misère, la solitude et l’oubli. L’injustice faite à Edmond Albius s’est poursuivie après sa mort, sa mémoire étant bien peu célébrée. Ce roman est le premier à lui être consacré. Il nous plonge immédiatement dans l’univers chamarré et chatoyant des plantations tropicales qui contraste avec la brutale inhumanité de l’esclavage qu’elles abritaient. Ferréol Bellier Beaumont est pourtant ce qu’on pourrait appeler un bon maître. Il ne maltraite pas ses esclaves, les traite plutôt correctement. Mal vu de ses pareils, il noue une relation forte avec un orphelin de sa plantation qu’il nomme Edmond. Botaniste, il transmettra au jeune esclave tous les secrets des plantes qu’il connaît. Mais, prisonnier des rapports dévoyés qu’impose l’esclavage, il ne songe même pas à l’affranchir, ni à lui apprendre à lire. Restituant, avec justesse, émotion et poésie, la réalité cruelle de l’esclavage, le roman, souvent intimiste, de Sophie Chérer fait de la découverte d’Edmond Albius, une protestation muette contre cette injustifiable institution, le cri sourd d’une révolte rendue impossible par le grand malentendu qui fonde la relation qui unit Edmond à son maître. En redonnant à la vanille sa vraie couleur, l’auteur dévoile une page d’histoire occultée et restitue la fortune passée de l’île de la Réunion à son véritable initiateur et à ses pairs, noirs, comme elle. ●

SM

Sophie Chérer, La vraie couleur de la vanille, école des Loisirs (collection Medium), 9 euros.

Un an à Jérusalem

Le dessinateur de BD, Guy Delisle, a vécu un an à Jérusalem. Il en a fait un album particulièrement intéressant où il raconte cette expérience. Venu là un peu par hasard, sans être ni militant, ni religieux, ni diplomate, l’auteur-narrateur semble découvrir avec la vie à Jérusalem le conflit israélo-palestinien. Ses Chroniques de Jérusalem nous permettent de l’accompagner dans ce cheminement à travers la ville (et quelques autres) et le conflit qui la ronge. C’est par le quotidien et les détails révélateurs que se révèle, par petites touches, l’étrangeté saisissante de la ville. Car l’auteur se met en scène et on découvre sa vie dans un quartier arabe de Jérusalem. L’environnement n’est guère enchanteur : les murs des bâtiments sont lépreux, les rues sales et défoncées… On est loin des cartes postales de la ville sainte. On accompagne l’auteur dans sa découverte de la complexité oppressante de cette ville divisée. Quand il dit à un vendeur de kebab que sa femme travaille pour Médecins sans Frontière, celui-ci lui lâche « il y a toujours des frontières ». A Jérusalem, elles peuvent être invisibles comme celle qui empêche les bus de desservir les quartiers arabes, mais il en est une dont la présence se fait vite obsédante : c’est le mur de séparation. Il fait l’objet de nombreuses évocations. L’auteur découvre les chekpoints où parfois se trouvent des militantes israéliennes qui veulent pouvoir témoigner des violences exercées sur les Palestiniens. Ces Chroniques dressent un tableau assez subtil de la complexité de la situation en Israël. Les Arabes ne sont pas tous musulmans, la société israélienne est divisée, les chrétiens ne sont pas unis… L’auteur essaie même d’évoquer les querelles byzantines qui opposent les différentes communautés chrétiennes qui coexistent tant bien que mal (parfois très mal) au Saint-Sépulcre. L’auteur a aussi l’occasion d’aller à Hebron et n’élude rien de la cruelle situation des résidents palestiniens de la ville qui doivent subir le harcèlement des colons israéliens qui attendent leur départ. De même, les discriminations et persécutions que subissent au quotidien les Palestiniens de Jérusalem, en matière de logement notamment, sont directement expliquées. Au final, ce qui domine est une impression d’oppressante pesanteur exercée par le fanatisme et l’intolérance religieuse qui règnent en maître un peu partout à Jérusalem. Il faut y ajouter l’autoritarisme militaire, tatillon et stupide, illustré par ces soldats qui à plusieurs reprises empêchent l’auteur de faire un croquis ou une photo d’un bâtiment anodin ou encore, la paranoïa bureaucratique qui rend problématique chacun des retours de l’auteur de salons européens de BD. Et pourtant, la vie foisonne de chacune de ces scènes croquées avec beaucoup d’humour et de grâce dans des dessins à la graphie simple et épurée, mais très évocatrice. Un livre à la fois distrayant et éducatif, ce qui correspond à la vraie définition de la pédagogie.

SM

Guy Delisle, Chroniques de Jérusalem, Delcourt, 25,5 euros.

« Papa m’a dit de ne surtout pas être pédé »

Les coups et les humiliations sont le quotidien du narrateur de ce court récit, élève dans un collège où il sert de défouloir à quelques gros bras dans l’indifférence générale. Ses derniers n’ont de cesse de le traiter de « fiotte » et de « pédé », n’acceptant pas sa manière d’être, différente. Mais le plus dur est la réaction de son père qui, chaque fois qu’il rentre, se met en colère parce qu’il ne comprend pas que son fils soit incapable de faire face à ce qu’il ne perçoit pas comme un harcèlement intolérable et destructeur. En réalité, lui non plus n’accepte pas le comportement de son fils qui n’est pas celui d’un garçon puisqu’il pleure, qu’il ne se bat pas et qu’il ne sort pas vraiment avec une fille… « Mon fils ne sera pas pédé » a-t-il souvent répété et ces mots résonnent plus douloureusement encore que les coups reçus au collège.
En ces temps d’homo­phobie décomplexée rendue acceptable par les tristes manifestations contre le mariage pour tous et dont chacun d’entre nous peut mesurer la montée dans nos établissements scolaires, ce court récit peut tenir lieu de claque salutaire, dure mais nécessaire. Ecrit à la première personne, il en dénonce la cruauté ordinaire. L’auteur a eu le bon goût de l’achever sur une fin apaisante et heureuse mais démentie par la réalité des suicides d’adolescents homosexuels. Ils rendent la diffusion de ce livre d’autant plus nécessaire. ●

SM

Antoine Dole, A copier 100 fois (Sarbacanne), 6 euros.


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