La zone euro dans la crise : la politique d’austérité sur la sellette

dimanche 19 mai 2013  |  par  ÉÉ Revue  | 

La méthode Coué ne suffisant manifestement pas à faire advenir la sortie de crise, c’est désormais toute la zone euro qui s’enfonce dans la récession et la crise financière, dont Chypre constitue le dernier soubresaut en date. L’avenir est à ce point sombre que des voix s’élèvent toujours plus nombreuses pour remettre en cause les politiques d’austérité.

Ma dernière chronique (1) soulignait la nécessité de croire, pour François Hollande, à la fin de la crise. Contre toute analyse. Tous les moteurs de la croissance, à commencer par la consommation des ménages qui, jusque là, avait « tiré » la croissance en France, étaient orientés à la baisse. La récession était logiquement au bout de ce chemin. La politique d’austérité de baisse des dépenses publiques a réduit plus encore le marché final, accentuant la récession prévue et augmentant les déficits publics. De leur côté, les banques rechignent à prêter aux ménages et aux PME craignant le surendettement et la faillite. La baisse des encours de crédit alimente la surproduction. L’objectif fixé par le gouvernement d’une croissance de +0,1 % relève de la croyance.

Récession et crise financière

Toute la zone euro sera, à la fin de cette année, en récession, y compris l’économie allemande, dépendante des autres économies. Le chômage ne peut que progresser, comme la pauvreté et les inégalités. Le spectre de la crise financière et son corollaire, la crise bancaire, obscurcissent plus encore l’horizon dans un contexte de crise structurelle de la monnaie unique. La crise chypriote de mars-avril 2013 est venu le démontrer. L’économie chypriote représente 0,2 % du PIB de la zone euro, soit 18 milliards d’euro et son sauvetage ne posait aucun problème de financement, même si les actifs des banques – comme pour l’Islande ou beaucoup d’autres pays – étaient estimés à 7 fois la valeur du PIB, avec des placements massifs dans les dettes souveraines, dont celle de la Grèce. Il est de notoriété publique que la mafia russe se servait de ces banques pour « blanchir » l’argent de leurs trafics. Le MES – Mécanisme Européen de Stabilité – aurait pu intervenir, comme il l’avait fait pour les banques espagnoles en juin 20122. Politiquement, la chancelière allemande ne pouvait pas laisser penser que les contribuables allemands payeraient pour Chypre. Les plans se sont succédé, à partir de mars, allant jusqu’à remettre en cause la sacro-sainte règle du principe de garantie des dépôts à hauteur de 100 000 euros. Finalement, le 29 mars, Christine Lagarde, directrice générale du FMI, a imposé une solution. Dix milliards d’euros de prêt à Chypre (9 milliards pour l’Union Européenne et 1 milliard pour le FMI), la mise en faillite de Laiki Bank, la deuxième banque du pays, et la conversion des dépôts de la Bank of Cyprus en actions de la Banque soit, pour les déposants de plus de 100 000 euros3, une perte dépassant les 60 %. A la clé, une politique d’austérité drastique, avec comme résultat, une dépression dès la fin de cette année, de l’ordre de -15 %, dépression qui devrait se poursuivre en 2014.

La fin des politiques d’austérité ?

La crise chypriote est loin d’être finie, la crise de l’euro encore moins. La monnaie unique cristallise des oppositions au sein même des classes dirigeantes. L’Allemagne, comme la Grande-Bretagne – et demain d’autres pays – ont vu la naissance d’un parti anti-euro.
La crise politique est profonde. C’est une crise de légitimité des gouvernements, intimement liée à l’absence de réponse à la hauteur de la crise systémique vécue par le capitalisme d’une part et à la politique d’austérité qui apparaît comme un facteur d’aggravation de la crise d’autre part. L’affaire Cahuzac, avec sa dimension morale, souligne la réalité de cette crise que certains appellent de « confiance ».

La possibilité d’une crise bancaire dans la zone euro est tellement prégnante que Mario Draghi a décidé de baisser le taux directeur de la BCE à un niveau jamais atteint, 0,5%, pour permettre le refinancement des grandes banques de la zone. Les taux d’intérêt baissent dans un environnement qui ne permet pas l’accès au crédit bancaire. Comme à l’accoutumée, cette politique « d’argent facile », suivie autant par la Fed, la banque de réserve fédérale américaine, que par celle du Japon ou par la Banque d’Angleterre, prépare le prochain krach via la hausse spéculative du prix des actifs. La spéculation sur les matières premières en a été une des composantes. Le retournement à la baisse est en cours comme l’exprime le prix de l’or passant en deux séances de 1600 à 1400 dollars l’once d’or (environ 31,1 grammes). La réplique de la crise financière se met en place.

Malgré les mises en garde de son « chief economist », Olivier Blanchard4, sur les risques que fait courir à la croissance mondiale la politique d’austérité, Christine Lagarde persiste et signe, reprenant l’antienne de Thatcher, « TINA », pas d’alternative faute, dit-elle, de moyens adéquats. Elle ne sait pas que la politique de relance, non seulement lutte, en créant de la monnaie, contre la récession mais aussi, génère des recettes via l’augmentation de l’activité, diminuant ainsi le poids des déficits publics.

La Commission Européenne, sans remettre en cause le credo, accorde des délais supplémentaires pour la réalisation des objectifs, notamment les fameux 3 % de déficits publics par rapport au PIB. Pour autant, les gouvernements de la zone ne changent pas de politique. Elle se trouve justifiée par l’assertion que « la crise est profonde », le revers de la médaille de « la crise est finie »… ●

Nicolas Béniès

1) Revue de l’école Emancipée n°39, janvier/février 2013, « Une accalmie ou la fin de la crise ».
2) La différence entre le FESF – Fonds Européen de Stabilité Financière – et le MES, c’est que ce dernier peut venir au secours directement des banques sans passer par la case Etat. Ainsi, la dette publique n’augmente pas.
3) En termes plus clair, jusqu’à ce montant, les déposants récupèrent leurs fonds.
4) On sait tout des erreurs de calcul du FMI. Sur les déficits, une baisse des dépenses devait avoir une influence positive sur la croissance et c’est le contraire qui se produit… Sur la dette publique, à 90 % par rapport au PIB, la croissance chutait… Un étudiant du MIT a fait la démonstration des erreurs de calcul commises par Reinhart et Rogoff, les deux économistes du Fonds…

Le miracle viendrait-il des économies émergentes ?

La plupart des investisseurs des pays capitalistes développés se tournent vers ces économies qui semblent devenir un nouvel eldorado. Les pays sont dits « émergents » pour qualifier les modalités de leur croissance. Ils s’industrialisent, intègrent les progrès technologiques, y compris dans l’agro-alimentaire ou l’extraction de matières premières, mais continuent de dépendre, même lorsqu’ils connaissent une croissance vigoureuse comme la Chine, des pays capitalistes développés. Ils restent dominés.
La Chine, malgré son pouvoir autoritaire, essaie de susciter un nouveau modèle de développement en construisant un marché intérieur, une économie auto-centrée pour ne plus dépendre de ses exportations notamment vers les Etats-Unis. Si elle réussit, elle pourrait devenir un pays développés et dans le même temps une grande puissance. Rien n’est acquis pour le moment. Les dirigeants chinois ont compris le basculement du monde et veulent en tenir compte.
L’expérience de ces économies démontre l’importance des politiques économiques. Elles peuvent changer la donne. Pour la Chine, la mise en place d’une ouverture réglementée de son économie est un exemple qui pourrait être suivi par les économies latino-américaines qui restent un peu trop enfoncées dans un modèle de développement hérité du passé. Les résurgences, comme en Argentine actuellement, de la crise de la dette provenant d’une politique inadaptée des Kirchner – comme de la corruption mais celle-ci existe partout et ne fait pas la différence – montre les faiblesses de ces économies.
Pierre Salama, dans « Les économies émergentes latino-américaines » - un manuel, une thèse et une analyse sous-jacente du monde entré dans la crise systémique en août 2007 –, situe ces pays à la fois dans le temps et dans l’espace, pour faire le bilan des politiques suivies depuis les années 1980. Il propose un aller-retour entre les expériences de ces pays et celles de la Chine pour permettre la constitution de modalités allant vers la sortie des formes de domination du marché mondial, à commencer par le poids des marchés financiers, les seuls à être véritablement internationalisés.
Dans cette thèse, se dessine un monde en train de sombrer, le monde forgé dans les années 1980. Ces pays doivent trouver des réponses à la crise – plus exactement aux crises, financière, économique, sociales, politiques, culturelles mais aussi écologique -, des réponses forcément politiques parce qu’elles se situent sur le terrain d’enjeux de société. L’éthique, dit Pierre Salama, peut rejoindre l’économique. Une politique de lutte contre la pauvreté, contre les inégalités, peut aussi permettre la croissance, l’industrialisation, le développement.
Un livre d’économie qui permet la réflexion sur notre monde, via ces économies dont personne ne parle en connaissance de cause – Pierre Salama est un économiste réputé au Brésil comme en Argentine –, est un luxe dont personne ne peut se passer.

N. B.

« Les économies émergentes latino-américaines. Entre cigale et fourmi », Pierre Salama, Armand Colin collection U, 225 p.


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