Rencontres étranges, polar, vaudou et… Miami

vendredi 29 mars 2013  |  par  ÉÉ Revue  | 

Nick Stone tient à la fois de son père, historien, et de sa mère descendante d’une des plus anciennes familles d’Haïti. Dans ce mouvement d’appropriation de traditions pour les rendre vivantes, pour les faire siennes, Miami, la ville de Floride, tient un rôle central. Ville de corruption, de réfugiés cubains et haïtiens, à quelques 150 kilomètres de Cuba, Miami est un centre du trafic de drogues. Le dollar corrompt tout et absolument.

L’enquêteur récurrent de ses trois romans(1) Max Mingus, en hommage à Charles Mingus, contrebassiste et compositeur d’une musique classée dans le jazz, est un curieux policier à la fois corrompu et doté d’un sens moral spécifique. Il est tenu en laisse par le chef de la police, Eldon Burns qui possède des dossiers sur tout le monde et une passion secrète pour la boxe. Il sert de père putatif à Max. Joe Liston est le pendant moral du chef de la police, l’ami qui pose les limites à ne pas franchir, faisant partie de la communauté noire tandis que les deux autres sont Blancs. Aux Etats-Unis, il faut le rappeler, ça compte.
Tonton clarinette, un des personnages du vaudou, voyait Max Mingus et Joe Liston aux prises avec toutes les croyances et mystifications de cette religion étrange, enquêtant dans le sein de la communauté haïtienne de Miami dans les années 1980. Dans Voodoo Land, un autre personnage récurrent apparaît -il flotte serait plus exact comme un autre soi-même- Salomon Boukman sorte d’incarnation du Baron Samedi. Le « vévé » vaudou fait partie de toutes ces manipulations.

Cuba libre…

Le troisième et dernier opus, Cuba libre qui vient de paraître, se situe en 2008, au moment de l’élection d’Obama, au moment où les Etats-Unis pouvaient se croire à l’orée d’une nouvelle naïveté, la croyance dans le retour du rêve américain via l’élection du premier président Noir de l’histoire des Etats-Unis, sorte de prolongement de toutes les luttes pour les droits civiques des années 1960. Cuba libre fait le point sur toutes ces années, sur tous ces combats. Cuba permet cette synthèse. Sur son sol se retrouvent les anciens des « Black Panthers », un peu décrépits, souffrant du mal du pays comme beaucoup d’autres victimes des répressions.
Nick Stone met en scène une grande figure – fusion d’Angela Davis et d’autres combattantes de ces Villes américaines pour faire triompher le droit, quelque chose aussi de ces militantes décidées à construire des lieux de solidarité pour redonner de la fierté aux jeunes des ghettos, leur redonner aussi leur héritage pour les sortir de la drogue – qu’il appelle Vanetta Brown. On aurait envie de la connaître.
Novembre 2008, c’est une fin pour Max Mingus. Eldon Burns et Joe Liston sont assassinés. Pourquoi ? Il est devenu détective privé après avoir fait de la prison et ses enquêtes ont une drôle de couleur et un drôle de goût. Sa vie part en sucette. Quelqu’un tire les ficelles. Dans quel but ? Ses recherches le conduisent à Cuba – où le vaudou mais aussi les gangs prospèrent -, île de toutes les espérances. Les paysages enchanteurs, la vie quotidienne, les petits arrangements avec Castro et tout le reste. Une truculence bienvenue qui démontre que Nick Stone est aussi écrivain qu’il a lu les classiques. Le rire n’est jamais loin de la tragédie la plus pure. Il faut découvrir la figure de la policière, Rosa Cruz – même si ce n’est pas son nom.
Comme souvent, c’est aussi un parcours initiatique. La recherche de soi-même à travers les parcours de ses proches, de ses amis, de ses parents. La désagrégation vise toutes les relations. N’y résistent que quelques personnalités hors du commun. Le – petit – message d’espoir se trouve dans leur existence.
Il faut lire cette trilogie dans l’ordre. Lui seul permet de comprendre le projet de l’auteur et toutes les fausses explications entassées dans les deux livres précédents. Les fausses portes de sortie, les évidences qui n’en sont pas, tous ces jeux de miroir qui ont perdu le lecteur en faisant semblant de trouver une solution. Du grand art. On plonge dans ce monde pour en revenir changé. ●

Nicolas Béniès

1) « Tonton clarinette », Série Noire et Folio Policier n° 579, traduit par Marie Ploux et Catherine Cheval
« Voodoo Land », Série Noire et Folio Policier, n° 683, traduit par Samuel Tod
« Cuba libre », Série Noire, 2013, Traduit par Samuel Todd.

Bibliographie supplémentaire pour comprendre les références :
« Sur la question noire » de C.L.R. James, des textes écrits entre 1935 et 1967, Syllepse
« Black and Red, les mouvements noirs et la gauche américaine, 1850-2010 », Ahmed Shawki, Syllepse, 2013.


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