Cela risque d’aggraver les inégalités sociales et territoriales

vendredi 29 mars 2013  |  par  ÉÉ Revue  | 

Une interview de Ali aït-Salah, président de la FCPE 94

Le décret sur les rythmes scolaires rencontre l’opposition des enseignants mais aussi de nombreux parents d’élèves qui, à la différence de la FCPE nationale ou de certains de ses conseils départementaux, soulèvent dans ce décret la question des moyens, la lutte contre l’échec scolaire et les inégalités sociales et territoriales.

✓ Pourquoi la FCPE 94 s’oppose-t-elle à cette réforme des rythmes ?
Nous considérons que ce décret n’améliorera pas la situation et qu’il risque même de la détériorer. S’il y a bien un retour de l’école à 4 jours et demi, comme nous le revendiquions, ce texte ne prend pas la mesure des conséquences néfastes de la réforme Darcos de 2008 et des enjeux pour l’école. La fin prévue de l’école à 15h30 et la rupture du week-end sont en contradiction avec ce que disent les spécialistes sur la montée de l’attention des enfants à 11h et à 15h et la déconnexion du lundi matin. Dans notre département, le directeur académique annonce qu’il refusera toute demande de dérogation pour le samedi matin pourtant recommandé par l’académie de médecine ! On nous dit que la journée des enfants sera allégée mais au final, pour un grand nombre, ce seront des journées aussi, voire plus longues, dans de moins bonnes conditions, d’autant que le taux d’encadrement des animateurs, souvent précarisés et non formés, a été descendu : une forme de double peine pour les élèves en difficulté. Concernant les 4h d’activités complémentaires, il y a un mélange inquiétant entre l’école et le périscolaire. Pour nous, l’aide aux élèves en difficulté, comme l’éducation artistique et culturelle, doivent relever de l’Education nationale, et non de projets éducatifs territoriaux. Cette territorialisation de l’école, avec très peu de moyens et sans aucune garantie sur les contenus, la qualité et la gratuité, risque d’aggraver encore les inégalités sociales et territoriales. Nous ne voulons pas d’une école à la carte.

✓La mobilisation massive des enseignant-es des écoles a été taxée de corporatisme. Qu’en pensez-vous ?
Nous pouvons avoir des différences d’approches, entre parents et enseignants, y compris sur les rythmes. Mais le mot d’ordre « ni bricolage, ni statut quo » montre que cette mobilisation porte des exigences qui vont bien au-delà de la stricte défense des intérêts des personnels enseignants. Nous ne voyons aucun corporatisme ou conservatisme à revendiquer de meilleures conditions de travail pour les personnels, car cela correspond à de meilleures conditions de scolarité pour les élèves. Nous partageons pleinement plusieurs revendications sur le cadre national, la baisse des effectifs par classe, la réforme indispensable des programmes, la relance des Rased, ou encore la formation des enseignants et le rôle de la pédagogie. Ce sont des attentes tout à fait légitimes vis-à-vis d’un gouvernement de gauche.

✓Une voix critique des parents existe-t-elle ailleurs ? Peut-elle se faire entendre ?
Le débat sur les rythmes scolaires est très miné car il place d’emblée les enjeux de l’école sur le terrain de l’organisation sociale, avec des ressorts très individualisés voire individualistes, dans une société éclatée et soumise à la concurrence. La direction nationale de la FCPE considère que la réforme n’est pas parfaite, mais qu’elle constitue une avancée. Cette vision se cantonne à ne voir que ce qui serait le supposé « bien-être » des enfants, en prônant le moins d’école … Elle rejoint une conception utilitariste du minimum vital pour s’en sortir dans la vie. D’autres parents d’élèves pensent que l’école doit porter une ambition nationale à travers l’égalité, la laïcité et la gratuité. C’est malgré tout une opinion très partagée par beaucoup de Conseils départementaux de la FCPE, notamment là où le pouvoir local recule sur la laïcité et la place du service public d’éducation. De nombreux représentants de parents s’interrogent sur le respect de ces valeurs dans la réforme.

✓Quelles seraient les conditions nécessaires à une véritable réforme des rythmes scolaires ?
Comment dire qu’un élève sera moins fatigué et réussira mieux lorsqu’il est dans une classe de 30 élèves, et même plus, avec des programmes très lourds et qu’il n’a pas ou très peu de soutien lorsqu’il rencontre des difficultés ? Par ailleurs, quelle réussite possible sans lien parents-école ? Pour la FCPE 94, il ne peut y avoir de véritable réforme des rythmes sans interroger les contenus, les objectifs et les moyens de l’école. Pour cela, il faudrait d’abord rompre définitivement avec la matrice de l’ère Sarkozy : individualisation des parcours, concurrence et socle commun de connaissance et de compétences. Ce n’est pas le cas du projet actuel de refondation de l’école. ●

Propos recueillis par Bruno Dufour


Navigation par Thèmes