Les étudiants chiliens disent non à l’héritage de Pinochet

mardi 27 septembre 2011  | 

Aujourd’hui, le gouvernement chilien se trouve dans une position délicate et sa côte de popularité, en chute libre (- 26 %) fait du président Piñera le président le moins apprécié depuis le retour à la démocratie. En effet, le Chili vit une période inédite et l’année 2011 restera dans l’histoire comme une année d’effervescence sociale extraordinaire.

En mars 2010, dans une Amérique latine qui bascule globalement à gauche, le Chili est retombé sous la coupe d’une droite décomplexée : le patron milliardaire Sebastián Piñera, à la tête de l’ « Alliance pour le Changement » qui regroupe néolibéraux et ultraconservateurs, succèdait à la présidente socialiste Michelle Bachelet.

Après 17 ans d’un terrorisme d’État qui mit fin à l’expérience de l’Unité populaire de Salvador Allende, après 20 ans de démocratie néolibérale conduite par la « Concertación » (coalition du Parti socialiste et du Parti démocrate chrétien), le médiatique Piñera (surnommé le « Berlusconi chilien ») a promis monts et merveilles. Mais il n’a pas tardé à montrer son vrai visage : celui du mépris et de la répression contre les luttes sociales.

L’éveil des mouvements sociaux au Chili

Jamais, depuis la fin de la dictature en 1990, le pays n’avait connu d’aussi importantes mobilisations : les mouvements sociaux se sont succédés avec un grand dynamisme et on ne compte plus les grèves et manifestations pour une meilleure redistribution des profits du cuivre, contre la hausse du prix du gaz, pour l’indemnisation des victimes du tremblement de terre de 2010, sans oublier la lutte des Indiens Mapuches pour le respect de leurs terres, ni les résistances citoyennes contre les entreprises minières et contre le méga projet de barrages en Patagonie mené par la multinationale HidroAysén.
Cette vague de protestations a pris une dimension encore plus puissante avec la contestation étudiante qui secoue le pays depuis le mois d’avril : des centaines de milliers de jeunes rejettent les politiques éducatives et participent au mouvement le plus fort depuis la fin de la dictature.

De Pinochet à Piñera : l’éducation, un bien de consommation comme un autre

Dès leur première manifestation, les étudiants chiliens dénoncent les difficultés d’accès à l’enseignement supérieur. En effet, il n’existe dans le pays aucune faculté publique gratuite et le système universitaire chilien est le plus cher au monde. Dans un pays où le salaire minimum n’atteint pas 300 euros et où le salaire moyen est à moins de 800 euros, les jeunes doivent débourser entre 250 et 600 euros par mois pour suivre un cursus universitaire ! En conséquence, 70 % des étudiants s’endettent, 40 % abandonnent leurs études faute de moyens et des milliers de jeunes partent étudier en Argentine ou en Uruguay tandis que ce juteux marché de l’éducation permet à quelques privilégiés d’engranger des millions de dollars.

Le primaire et le secondaire sont également concernés par cette marchandisation tous azimuts de l’enseignement : les écoles privées accueillent désormais 60 % des élèves et moins de 25 % du système éducatif est financé par l’Etat qui ne lui consacre que 4,4 % de son PIB. Pendant tout l’hiver austral, les manifestations, grèves, blocages, actions inventives, occupation de chaînes télévisées et de lieux symboliques du pouvoir se multiplient, mettant dans la rue des foules de lycéens et d’étudiants qui exigent un enseignement gratuit et de qualité.

Ce combat remet en cause les bases du modèle chilien, hérité de la dictature. En effet, Augusto Pinochet, en bon élève des doctrines néo libérales, mit fin à l’éducation supérieure gratuite. En 1990, à la veille de son départ, il promulgua la Loi Organique Constitutionnelle de l’Enseignement (LOCE), qui réduisait encore le rôle de l’Etat et livrait l’éducation au secteur privé. Piñera a renforcé les logiques de marché au sein du système éducatif ainsi que les dérives du système, n’hésitant pas à nommer comme ministre de l’Education le fondateur et actionnaire d’une université privée !

Une lutte acharnée pour l’éducation gratuite

Les étudiants chiliens en lutte reçoivent l’appui des universitaires, des enseignants, des associations de parents d’élèves, de différentes ONG et des syndicats. Ils jouissent du soutien de 70 % à 80 % de la population. Eux qui n’ont connu que la démocratie néolibérale en viennent même à se revendiquer de Salvador Allende. Le portrait de l’ancien président apparaît de nouveau dans les manifestations, accompagné de pancartes qui proclament : « les rêves d’Allende sont à portée de main » ou « elle va tomber, elle va tomber, l’éducation de Pinochet ! ».

Certes, la lutte des étudiants chiliens n’est pas nouvelle : les lycéens ont participé aux mobilisations qui ont mis fin au régime de Pinochet. En 2006, sous la présidence de Michelle Bachelet, lors de « la révolte des pingouins » (uniforme des lycéens), ils ont déjà exigé l’abolition de la LOCE. Mais c’est la première fois depuis l’époque de l’Unité Populaire que les manifestations sont aussi massives et que les actions sont aussi variées et créatives. Les jeunes, qui étaient qualifiés de « génération dépolitisée » par la classe politique chilienne, parce qu’ils semblaient indifférents à la participation électorale et ne se reconnaissaient pas dans les partis traditionnels, inventent aujourd’hui, comme les « indignados » espagnols et les acteurs des révolutions arabes, de nouvelles formes d’organisation et d’expression. Ils se réapproprient le débat en posant une question cruciale : si l’éducation était gratuite il y a 40 ans, quand le pays était pauvre, pourquoi devrait-elle être payante aujourd’hui, alors que le développement de l’économie chilienne lui a ouvert les portes de l’OCDE en 2009 et que la croissance du pays est en hausse (9,8 % au premier trimestre 2011) ?

La réponse du gouvernement : de la répression à la pseudo-négociation

Depuis avril, la réponse du gouvernement consiste à criminaliser les manifestants, les faisant passer pour des voyous et des casseurs. La répression est systématique, mais la violence policière n’a fait qu’accroître le soutien populaire aux manifestants.

La grève générale de deux jours convoquée par la Centrale Unitaire des Travailleurs (CUT) et soutenue par 80 organisations syndicales, étudiantes, associatives et politiques, a mis des centaines de milliers de personnes dans la rue les 24 et 25 août à Santiago et d’autres villes du pays. « Les rues de Santiago sont pleines. Le peuple dit quelque chose, il faut l’écouter » a affirmé Arturo Martínez, dirigeant de la CUT.

Mais la grève s’est soldée par une nouvelle répression, deux nuits de violence, des centaines d’arrestations et la mort d’un adolescent de 14 ans, victime d’un tir de la police.

Début septembre, le président Piñera affirme qu’il veut dialoguer avec les étudiants et que des négociations vont s’ouvrir. Les étudiants attendent des réponses claires à leurs exigences. Le gouvernement a déjà dû faire cinq propositions de réformes pour tenter d’endiguer les mobilisations mais bien entendu, il ne répond pas à la demande la plus importante : mettre un terme à la recherche du profit dans le système éducatif.

Vers une remise en cause plus globale

Quel que soit le résultat de ce conflit, le mouvement étudiant contribue à l’éveil de la société chilienne et à sa repolitisation en montrant le lien entre l’école et le système économique imposé par la dictature et consolidé par le gouvernement de la Concertación. Ce sont maintenant des millions de Chiliens qui exigent une éducation publique, gratuite, laïque, démocratique et de qualité. Mais au delà des questions éducatives, c’est désormais tout le modèle ultralibéral qui est rejeté massivement ainsi que la Constitution de 1980, héritée de l’ère Pinochet.

Les étudiants, et avec eux tous ceux qui, contre vents et marées, résistent aux lois du marché, exigent l’organisation d’un référendum sur l’avenir de l’Education, la tenue d’une Assemblée Constituante pour promouvoir une véritable démocratie, la réforme du système de retraite, actuellement privatisé et inégalitaire, des améliorations du code du travail, la renationalisation des matières premières, une fiscalité plus juste et de meilleurs services publics. Des revendications qui, de part et d’autre de l’Atlantique, se ressemblent et nous rassemblent ! ●

Cathy Ferré (Aix Marseille)

Sources :
- http://www.alterinfos.org/spip.php?…
- http://www.monde-diplomatique.fr/ca…
- http://www.rebelion.org/seccion.php…
- http://www.franceameriquelatine.org/


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