École et extrême droite (3) : De la pommade à la taloche

samedi 21 janvier 2012  |  par  ÉÉ Revue  | 

Jamais à court d’idées, Marine Le Pen prétend désormais «  refonder l’école de la République  »(1) en la réorganisant à tous les niveaux (2) et en entendant également intervenir sur les savoirs et les valeurs qui devront y être transmis.

A son père qui déclarait qu’«  aller à l’école, c’est d’abord y apprendre à être Français  » (3) , la nouvelle présidente du FN répond qu’ « à l’école se prépare l’avenir de la Nation ». Pour le préparer, une « valeur centrale » est avant toute chose à inscrire sur tous les tableaux noirs : la discipline. Sus au chaos et à l’anarchie, « à l’école, tout le monde n’est pas au même niveau [et] le professeur est au-dessus de l’élève » qui « n’a rien à apprendre au professeur, il doit tout recevoir de lui […] ; il lui doit obéissance et respect ». Pour parvenir à ce dressage, rien de plus simple que de recourir aux punitions, bannir le tutoiement ou se lever quand le professeur entre en classe. Accompagnée de rondes de police et de portiques de détection, mais également de pénalités financières administrées « sans hésitation aux parents d’élèves gravement perturbateurs », cette discipline permettra de mettre un terme à l’insécurité qui règne dans les collèges.
Autre valeur leitmotiv du programme frontiste : le goût de l’effort immanquablement sanctionné par la récompense au mérite. Boris Cyrulnik est à ce titre la nouvelle bête noire du radio potin pédagogique que constitue Nations Presse (4).
Ultime valeur mise en avant : la laïcité, détournée en un véritable fourre tout médiatique. Ici, c’est bien évidemment exclusivement sous le prisme des cantines scolaires et de ces « inadmissibles » repas sans porc qu’elle est envisagée.

Vive la syllabique !

Ces principes posés, place ensuite aux apprentissages, étant entendu que «  l’éducation (se fait) à la maison et l’instruction à l’école  ».
Déterminé à mettre un terme aux « aventures des pédagogistes imbibés de l’esprit de 68 », le FN 2012 prend le problème à la racine et annonce que « seule la méthode syllabique est appropriée pour apprendre à lire et écrire correctement ». Enchaînant sur un retour aux « savoirs fondamentaux », le programme intervient ensuite lourdement sur l’apprentissage de la géographie mais surtout de l’histoire de France, s’en prenant à la fois au fond (5) et à la forme. Dénonçant « la dé-francisation des programmes d’histoire  »(6) mise en œuvre par « les idéologues marxisants de l’Éducation antinationale de Luc Chatel » (olé !), le FN ne se console pas de voir « l’identité de la France » de Fernand Braudel, ouvrage « incontournable […] dans le façonnement d’un sentiment national », « terminer au fond d’un placard ». Il va sans dire que 2 pages plus loin, la critique du film « Hors-la-loi  » de Rachid Bouchareb a pour chapeau «  manipulation de l’histoire »… Préférence nationale, quand tu nous tiens…

Nouvelle imposture en vue

Comme nous avons pu le voir au fil de ce rapide triptyque consacré aux relations que le FN entretient avec l’école, le programme frontiste pour la présidentielle de 2012 ne rompt en rien avec les éructations et propositions des droites extrêmes et réactionnaires françaises depuis bientôt 150 ans : situation dramatique imputée aux syndicats marxistes, fin du collège unique et retour de l’apprentissage dès 14 ans, révision des programmes aujourd’hui aux mains de l’anti-France et donc préférence nationale…

Contrairement à ce que clame la nouvelle présidente du Front, ça n’est pas sur le fond que réside le changement. C’est davantage dans le destinataire du message qu’il faut le trouver. Contrairement à l’UMP pour qui le « corps enseignant » est perdu au profit de la gauche, le FN considère que le difficile quotidien des enseignant-es peut finir par lui rapporter des voix. Cette nouvelle (im)posture qu’on a vu poindre il y a 2 ans avec la «  Lettre aux fonctionnaires » et qui s’est poursuivie avec sa « Lettre aux professeurs et aux parents d’élèves »(7) se confirme aujourd’hui dans le programme frontiste.

En outre, la faible participation aux récentes élections professionnelles permet à Marine Le Pen d’illustrer son discours anti-syndical («  ils ne représentent plus rien  »), discours amorcé lors de la bataille sur les retraites (« ils n’ont pas été foutus de vous défendre »).

Dans un contexte rendu de plus en plus difficile pour les enseignant-es et qui a peu de chances de s’améliorer, cette tentative de séduction n’est pas à prendre à la légère. Le rôle des organisations syndicales est donc de dénoncer dans l’unité cette supercherie et d’avancer des propositions pour rendre possible une autre école. ●

Clara Wood

Et toujours, pour approfondir :
- L’extrême droite, l’école et la République, Jean-Michel Barreau, 2003 Éditions Syllepse.
- Les dossiers du CRIDA, « L’extrême droite à l’école » n°2 novembre 1997.

1) Titre du chapitre consacré à l’école dans le programme du Front national, mis en ligne le 19 novembre 2011. Il est à noter que jusque-là, la nouvelle présidente souhaitait « redresser l’école de la République »…
2) Cf « École et extrême droite (2/3) : quand le FN branche ses capteurs scolaires… », L’École émancipée N°32, novembre 2011.
3) 300 mesures pour la renaissance de la France, Ed. Nationales, 1993.
4) Mensuel et site web mariniste.
5) « (Elle) retrouvera sa place au cœur de l’apprentissage » et s’arrêtera sur « les grands noms de notre Histoire(…) : Clovis, Henri IV, Louis XIV, Napoléon ».
6) Nations Presse magazine n°8, octobre 2010.
7) Février 2010.


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