Critiques de livres revue n°36

mercredi 4 juillet 2012  |  par  ÉÉ Revue  | 

Un court roman contre le fascisme

Les élections ont eu lieu et c’est le parti de la Liberté qui a gagné. Drôle de parti pour qui la liberté, c’est en définitive la soumission à l’ordre et l’oppression, l’exclusion des minorités et des étrangers. Bref une sorte de parti nazi orwellien. Dans ce pays imaginaire mais qui pourrait être le nôtre, l’instauration d’un régime fasciste est décrite à travers sept nouvelles, écrites par sept auteurs différents qui chacune ont pour héros un personnage différent qui, à sa manière, essaie de résister. Il ne faut pas imaginer toutefois trouver dans ces récits la relation épique d’actes héroïques. Non ! La résistance relatée dans ces courtes histoires est plus modeste. Tel fils de militant du parti au pouvoir décide d’entrer en résistance familiale, tels autres s’échinent à sauver leur fils handicapé promis à être parqué dans un « centre de remédiation positive » (comme dans 1984, certaines formules inquiètent d’autant plus qu’elles sont particulièrement creuses), certains retournent les « nuanciers » qui désormais dans la rue permettent aux passants d’identifier ceux dont la couleur de peau n’est pas acceptable, d’autres enfin créent une chorale libre parce que clandestine… La lecture est plaisante, le ton assez badin, on s’amuse à l’évocation de personnages des autres nouvelles, petit à petit c’est toute une petite société qui s’anime… Mais en arrière-plan, l’évolution de la société à peine entr’aperçue, est effroyable : homosexuels tabassés puis arrêtés, école transformée en instrument de propagande, discrimination de tout ordre, couvre-feu pour les « inférieurs », barrages tenus par des «  Vigilants », militants zélés (et armés) du nouveau pouvoir… Ces nouvelles s’inspirent de la période la plus sombre comme on dit de notre histoire, une période pas si ancienne où le voisin, les parents d’un copain, le collègue se sont avérés de bons petits pourvoyeurs de l’horreur quotidienne en devenant volontiers gardien du nouvel ordre, dénonciateur anonyme, milicien… A la lecture de ce petit livre on pense, bien sûr, à Matin brun, courte parabole écrite il y a maintenant une dizaine d’années par Franck Pavlof, et qui avait soudainement connu un succès énorme après la présence inattendue de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle de 2002. On retrouve la même efficacité mais la charge me paraît cette fois plus directe et plus vivante. Et puis elle vise un public d’adolescents. La préface, signée évidemment par Stéphane Hessel – qui d’autre ? – lui donne une certaine gravité. On se rappelle que la plaquette de Pavlof avait été vendu à des centaines de milliers d’exemplaires. Il faut que ce livre-là ait le même succès parmi les lycéens, nos élèves, nos amis, nos enfants. Il y a urgence. Le mois dernier, au premier tour de l’élection présidentielle, près d’un électeur sur cinq a voté pour le Front National. ●
Stéphane Moulain
Anne-Gaëlle Balpe, Sandrine Beau, Clémentine Beauvais, Annelise Heurtier, Agnès Laroche, Fanny Robin, Séverine Vidal, On n’a rien vu venir (Alice/Deuzio), 12 euros.

Retour sur l’Argentine

Pascal Flore est un journaliste français qui vient à Buenos Aires, en Argentine, recueillir le témoignage d’un jeune étudiant dont les parents ont été assassinés, tandis que lui-même était enlevé par une famille de militaires. Le livre alterne son récit de la rencontre et celui d’Ignacio, le jeune argentin, qu’il a intégralement enregistré. Celui-ci se souvient de sa première vie, insouciante et belle, du temps où il vivait avec ses parents dans la ferme familiale. Les choses ont changé avec le coup d’Etat militaire de 1976. A six ans, il est arrêté avec ses parents et conduit avec eux à la sinistre Escuela de Mecanica de la Armada dont on sait aujourd’hui qu’elle avait alors été transformée en centre de torture par la junte. Séparé de ses parents qu’il ne reverra plus, Ignacio est vite remis à un colonel et sa femme qui vivent dans une luxueuse villa. Il supporte difficilement sa nouvelle vie. Il ne peut pas oublier que ceux qui désormais l’élèvent sont liés aux meurtriers de ses vrais parents. Pourtant une relation ambivalente se noue petit à petit avec le colonel, qu’il refuse de renier quand, plus tard, il retrouve sa grand mère qui depuis tout ce temps n’a jamais perdu l’espoir de le retrouver. La littérature jeunesse s’est peu intéressée à la tragédie argentine. Le livre de Christophe Léon permet à un jeune lecteur de percevoir la montée des tensions politiques qui peuvent même traverser les familles. Il décrit sans fard la brutalité de la dictature militaire, l’horreur de la torture érigée en système et l’élimination pure et simple des opposants. Mais l’essentiel est ailleurs, dans la tragédie infinie que vit le jeune héros du roman, Ignacio, tiraillé entre la fidélité qu’il doit à ses parents disparus et à la gratitude, voire une forme d’affection, qu’il ne peut s’empêcher d’éprouver à l’égard du colonel qui l’a élevé autant qu’enlevé. Ces sentiments contradictoires compliquent ses rapports, pourtant très forts, avec sa grand mère retrouvée qui ne peut pas les comprendre. Ignacio essaie de vivre avec cette réalité et de la transcender en s’efforçant de donner un sens à sa vie, en l’occurrence en devenant médecin spécialisé dans la psychiatrie criminelle. D’autres enfants, enlevés juste après l’accouchement de leur mère, n’auront aucun souvenir de leurs vrais parents et pourront avoir des attitudes très diverses lorsqu’on essaiera de leur dire la vérité. C’est toute cette complexité qui est abordée dans ce livre riche et captivant. ●
Stéphane Moulain

Christophe Léon, Argentina, Argentina…, Oskar éditeur, 11,95 euros.

Mon père américain

Léo est un ado comme beaucoup d’autres. A 16 ans, élevé par sa mère et son compagnon, il ne sait rien de son père si ce n’est qu’il est américain, que sa mère a eu avec lui une brève liaison au cours d’un séjour aux Etats-Unis et qu’il a disparu de sa vie avant même sa naissance. De ce père évanescent, Léo s’est toujours contenté de ne connaître qu’une vieille photo et ces bribes d’histoire. Mais aujourd’hui, Léo est très en colère contre sa mère : il vient d’apprendre fortuitement qu’en réalité, elle est toujours en contact avec lui. L’inévitable explication ne tarde guère et Léo découvre enfin la vérité : son père était un petit voyou aventurier, charmant mais inconséquent. Sa mère a repris contact avec son ancien amant quand elle a appris qu’il avait échoué en prison, dans l’interminable attente du couloir de la mort. La réalité n’est pas facile à encaisser mais Léo fait front courageusement. Il écrit à son père qui lui répond et ainsi naît une relation, pour être épistolaire n’en est pas moins bouleversante. Ce court roman est bien sûr un vibrant plaidoyer contre l’inhumanité du système américain tant judiciaire que pénitencier et au premier chef l’injustice de la peine de mort qui nie la possibilité pour un être humain de s’amender et d’évoluer, ce qui est le cas du père de Léo qui se révèle, du fond de sa geôle, sensible et éminemment respectable. C’est aussi un roman d’apprentissage dont on apprécie la justesse des descriptions : la violence des sentiments qui peut brutalement s’emparer des relations mère-fils, l’émoi du premier amour, la force tranquille des liens d’amitié, l’ivresse des premiers week-ends entre amis… Nul doute que les ados s’y retrouveront. ●
SM

Fred Paronuzzi, Mon père est américain (Thierry Magnier), 9,10 euros.

Au pays de mon ballon rouge

« Au village j’adorais courir ». Ainsi commence cet album magnifique où un jeune enfant évoque sa vie d’avant, du temps où il vivait avec ses parents dans son village comme un immense terrain de jeu sans autre limite que la mer et les montagnes. C’était le temps des jeux de ballon et de cache-cache avec sa sœur et son chien. Mais un voisin est parti à la recherche d’une vie meilleure, suivi par d’autres, et d’autres encore. Puis c’est le père du jeune narrateur qui est parti à son tour avant que lui-même suive le même chemin conduit par sa mère et sa sœur. Le trajet a été long et effrayant. Il a fallu prendre un train en marche, escalader un mur à la frontière, fuir la police et ses chiens… Tout ça pour atterrir dans une immense ville, entassé dans un immeuble avec plein de gens qui viennent du même genre de village… Mais là il y a du travail pour tout le monde même si la nostalgie de l’enfance perdue se mêle à celle du village des origines.
On l’aura compris : cette histoire vue par un enfant est celle que des milliers d’immigrés connaissent chaque année en venant s’installer illégalement aux Etats-Unis malgré toutes les difficultés et les obstacles qui s’accumulent. L’histoire est belle et émouvante mais l’intérêt de l’album réside surtout dans l’originalité de son illustration. Elle est en effet due à un artiste mexicain, Javier Martinez Pedro, qui réalise des amates, art ancestral issu des mayas qui se perpétue à travers d’immenses fresques où l’on représente plusieurs scènes de la vie quotidienne. Ainsi, toutes les images visibles sur chacune des pages de cet album participent en fait à un seul ensemble qui est reproduit intégralement en fin d’album avec quelques pages d’explications sur cette étonnante tradition. Le graphisme baroque de cette oeuvre est renforcé par le choix du noir et blanc rehaussé par la seule note de rouge, réservée au ballon. Il se dégage de cet ensemble une force collective donnée par la multiplicité des personnages et des scènes représentées. Si l’histoire racontée est celle d’un destin familial, celle que nous rapporte l’amate est le destin d’un peuple. Ainsi donc, ce petit livre noir et rouge ne se contente pas de nous raconter une histoire de migrants comme il y en a tant, il ne nous rappelle pas seulement que le Mexique est un pays d’où des tas de gens misérables veulent partir cédant au mirage du rêve américain, mais que c’est aussi un grand pays d’art. ●
SM

Juan Manuel Mateo Calderón et Javier Martinez Pedro, Au pays de mon ballon rouge, Rue-du-Monde, 17 euros.


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