De la peur d’apprendre à la peur d’enseigner

mercredi 4 juillet 2012  |  par  ÉÉ Revue  | 

Serge Boimare a été directeur pédagogique du Centre Claude Bernard de Paris. Instituteur spécialisé, psychopédagogue, il travaille avec des enfants et des adolescents en rupture avec les apprentissages scolaires. Cela l’a conduit à avoir une réflexion originale sur l’échec scolaire. Dans ses ouvrages il s’intéresse tout particulièrement à ces 15% d’élèves en échec scolaire sévère. Ces irréductibles qui ont toujours fait échouer le système scolaire, ces élèves que tous les enseignants connaissent, qui restent imperméables à leur parole, sortent du système scolaire sans maîtriser les savoirs fondamentaux et se font souvent remarquer par un comportement déroutant (violence, rejet de la règle, inhibition…).

Dans son dernier ouvrage La peur d’enseigner (2012) Serge Boimare se met plus particulièrement du côté de l’enseignant et des difficultés qu’il rencontre pour faire réussir ces élèves. Prenant à contre-pied beaucoup d’idées reçues, il réaffirme l’importance de la classe hétérogène et du groupe classe mais propose aussi une méthode pédagogique : le «  nourrissage culturel », à partir de textes fondamentaux (contes, mythes) dont le contenu permet à ces élèves de relancer leur réflexion.

Des élèves « empêchés de penser »

Serge Boimare s’intéresse non pas aux élèves qui manquent de bases mais à ceux qui, malgré leur intelligence, ne parviennent pas à entrer dans les apprentissages. Ce sont les « empêchés de penser ». Ils se caractérisent par un fonctionnement intellectuel perturbé, provoqué par la rencontre avec les contraintes de l’apprentissage. Ces élèves sont déstabilisés lorsqu’ils se trouvent dans une telle situation. Pendant ce temps, appelé « temps de suspension », ils devraient, seuls, émettre des hypothèses, choisir l’opération à faire, associer deux lettres pour lire. Moment d’incertitude, il va devenir source d’angoisses en révélant des craintes anciennes, des idées de dévaluation, de frustration. Ces sentiments parasites vont alimenter la peur d’apprendre et leur faire développer des stratégies pour ne plus y entrer. Le relais peut être passé au corps, l’élève va faire du bruit, attaquer le cadre (le prof, le collège). Les enseignants ne sont pas formés à reconnaître ces élèves. Ils raisonnent donc en termes de manques et proposent des aides souvent externes à la classe qui n’aboutiront qu’à aider ces élèves à renforcer leur stratégie anti apprentissages…

La culture pour reprendre pieds

Les enseignants entrent ainsi dans un système pédagogique qui va justifier cette façon d’enseigner sans faire la preuve de son efficacité. N’arrivant pas à tenir leurs objectifs pédagogiques dans les classes concernées, touchés à leur tour par des sentiments d’auto dévaluation, ils risquent de développer des stratégies diverses (démagogie ou rigidité autoritaire, baisse du niveau des exigences, mettre les élèves en concurrence, sanctionner ceux qui ne travaillent pas suffisamment et marginaliser ceux qui perturbent). La « peur d’enseigner » peut donc concerner un professeur débutant, mais devenir également une façon d’enseigner au quotidien. Elle est partie liée avec la peur d’apprendre ; « elles s’alimentent et se renforcent mutuellement ». S.Boimare propose d’utiliser la culture comme médiation pour aider les « empêchés de penser » à revenir à une organisation sereine de leur pensée, pour motiver les autres élèves et stimuler aussi la pensée des enseignants. La lecture orale de textes fondamentaux par le professeur puis le travail aussi bien à l’oral qu’à l’écrit, va permettre à ces élèves de renouer avec la pensée et aussi avec le plaisir d’écouter et commencer ainsi à écouter l’enseignant lorsqu’il s’adresse au groupe. Ces textes permettront aux élèves de mettre des mots sur leurs angoisses, à travers les héros de ces histoires et de passer de leurs préoccupations personnelles à celles, plus universelles, qui toucheront la classe.
Cette méthode fait ses preuves très rapidement et change l’ambiance des classes. Les « empêchés de penser » s’intègrent alors au groupe même si le travail à réaliser en profondeur prend, lui, plusieurs années. Serge Boimare préconise parallèlement un travail d’équipe avec des échanges pédagogiques réguliers entre enseignants. Seul bémol, mais qui ne remet pas en cause sa méthode, son attachement au livret de compétences actuel. ●

Natacha Piaget


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