Jazz chez les nazis

samedi 26 janvier 2013  |  par  ÉÉ Revue  | 

Les nazis et le jazz : difficile d’imaginer couple plus antithétique tant l’idéologie de mort prônée par les uns paraît contraire à la joyeuse subversion libératoire de l’autre. Le jazz est tout ce que les nazis exècrent : moderne et cosmopolite, il exprime la révolte contre l’oppression et se joue de toutes les règles de la musique conventionnelle. C’est pourquoi il a été banni de l’Allemagne nazie avec tout ce qui était suspecté de ne pas être allemand. Mais le jazz était déjà très populaire dans l’Allemagne de Weimar et, la guerre traînant en longueur, il faut bien se préoccuper du moral des troupes.
C’est ainsi que Dussander, vieux pianiste jazzman, est tiré de sa retraite désabusée pour former très officiellement un orchestre de « musique de danse accentuée rythmiquement », l’expression désormais en vigueur dans la novlangue nazie, bref un groupe de jazz nazi. Dussander déteste les nazis qui ont prématurément interrompu sa carrière de musicien, et voilà qu’il doit participer à leur propagande. Mais il n’a guère le choix…

Jazz et Rose blanche

Cette fiction de Christophe Lambert s’inspire de l’histoire de deux groupes de jazz constitués par les nazis et qui ont participé à la « guerre des ondes » en diffusant de la propagande à la radio. Mais l’auteur a, semble-t-il, eu du mal à accepter l’idée que des musiciens de jazz puissent s’être mis au service de Goebbels. Ceux qu’il met en scène ressemble au début à l’image des Allemands ordinaires sous le Reich : si l’un d’eux est un authentique nazi, les autres sont indifférents ou trop occupés à leur propre survie pour se permettre une opinion politique. La posture de Dussander relève plutôt de l’exil intérieur de celui qui n’en pense pas moins mais reste en retrait. La peur semble omniprésente. L’un d’eux pourtant s’avèrera lié au petit groupe d’opposants de la Rose blanche…
C’est par un biais original que ce roman nous plonge dans l’Allemagne nazie. La gravité du contexte perceptible à chaque page est comme compensée par l’aspect absurde et dérisoire du projet des nazis de se servir comme moyen de propagande d’une musique qu’ils ont toujours décriée. Il y a un côté burlesque dans le couple que forment Dussander, le pianiste atrabilaire et le fonctionnaire nazi qui le flanque, tout empreint de la rigidité bureaucratique et menaçante qui sied à sa fonction.
Christophe Lambert explicite sa démarche dans une courte postface où il révèle la part de l’histoire et celle de la fiction avec force références, ce qui permettra aux plus curieux d’approfondir. A lire et faire lire sans modération aux lycéens… et leurs parents.

Stéphane Moulain

Christophe Lambert, Swing à Berlin (Bayard Jeunesse), 12,5 euros.


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