Tribune libre : Rythm’s & blues

samedi 26 janvier 2013  |  par  ÉÉ Revue  | 

Examinée dans les diverses officines où on produit du discours sur l’école, la « question des rythmes », souvent sans être véritablement traitée, est généralement évacuée sur le mode du « faudrait pas croire que… ça va tout résoudre ! ». Au prétexte qu’elle serait cosmétique pour ceux qui en parlent de loin, l’intérêt de ce type de problématique, qui est de rendre l’expertise à celles et ceux qui sont en permanence sur le terrain, est négligé.

Les différents épisodes autour de cette question doivent également servir à articuler l’action syndicale : autant l’aide personnalisée synonyme de dissolution des RASED avait été glissée dans l’entrebâillement de la porte lors de la suppression du samedi matin, autant il faut se saisir de la réouverture de cette entrée pour au moins tenter de se débarrasser de ce type de scories. L’affaire du retour à quatre jours et demi par semaine pour les écoles primaires en diminuant légèrement le temps de classe l’après-midi semble en effet moins simple à mettre en œuvre que le ministère ne l’avait escompté, qui ne cesse d’en annoncer la « bonne nouvelle » depuis plusieurs mois. Il faut donc vite remplacer la bobine du film gouvernemental par les rushes de nos propres scénarios et penser dorénavant selon notre lecture du réel, en s’émancipant du synopsis officiel dont la critique a été faite et refaite.

Réduire le temps de service des enseignants

Quelles conditions préalables pourrait-on poser pour qu’un changement des rythmes scolaires soit bénéfique pour tous… et même pour l’école ? D’abord, exiger une réduction importante du temps d’enseignement des profs d’école : les journées sans répit et sans fin, même si on soulage un peu les quatre principales, qui se succèdent au rythme de semaines (jusqu’à dix !) mal réparties sur l’année ne permettent pas d’envisager de consacrer l’énergie et la disponibilité d’esprit nécessaires à une prise en charge plus collective des difficultés du métier, ni d’ailleurs de revendiquer les meilleures conditions qui le permettraient. Cette organisation du travail ne convenait déjà pas à l’époque où l’école pouvait prétendre remplir « sa » mission, mais la massification apparemment réussie servit de masque. Aujourd’hui, alors qu’on a en fait très peu modifié les temps scolaires (journée inchangée, coupure en milieu de semaine, vacances intermédiaires pour souffler, interruption massive l’été), c’est devenu caricatural.
Dans un calendrier annuel équilibré, avec des activités quotidiennes diversifiées et prises en charge par des professionnels en assez grand nombre qui soient en mesure d’organiser les temps et les espaces de leur travail, on peut penser qu’un autre type de journée pour les élèves dans une semaine revisitée et… revisitable serait profitable. Le concept de culture commune lié aux champs de connaissances pour les élèves doit également concerner les divers métiers de l’éducation, grâce à des itinéraires de formation partagés, afin que la journée de l’élève, éventuellement allégée en classe, s’articule autour de temps scolaires cohérents.
Et il ne faudrait pas oublier la question des rythmes… d’apprentissages, la notion de programme devant être revisitée : confinée dans le carcan des délais d’acquisition, elle s’enrichirait énormément en redéfinissant les domaines de connaissances par rapport aux temps nécessaires aux acculturations collectives.

Acteurs des conditions de travail

Une réflexion concrète et complète autour de toutes ces questions de métier à partir de la problématique de nouveaux rythmes semble ainsi permettre de réinstaller les « enseignants de base » dans le rôle d’acteurs de leurs conditions de leur travail, sachant que ce sont celles et ceux qui font qui savent le mieux ce qu’il conviendrait d’envisager, avec une partie du temps ainsi libéré, pour se dégager des ornières dans lesquelles on patine.
L’étendue des problématiques en jeu, à reconsidérer régulièrement pour ne pas se figer dans certains contextes, suggère qu’il faut s’engager dans une transformation longue et tenace - et donc assurément conflictuelle par rapport aux pouvoirs et à l’intérieur même de l’institution, entre ses différents acteurs - plutôt qu’attendre un big bang miraculeux (en Finlande, référence sinon modèle, c’est à travers de longues élaborations politiques que des réformes successives ont été mises en place au cours de plusieurs décennies). Concepteurs et maîtres d’œuvre de leur métier, les enseignants auront besoin d’aide et de temps pour (re)conquérir leur espace de travail.

Jean Jacques Vidal (25)


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