Loi d’orientation sur l’école : derrière les mots, les fondamentaux du néolibéralisme

samedi 26 janvier 2013  |  par  ÉÉ Revue  | 

Tout ça pour ça…voilà d’abord ce qui vient à l’esprit à la lecture de la loi d’orientation prétendument refondatrice. Ce serait pourtant manquer l’essentiel d’une loi qui s’inscrit dans la continuité de plusieurs décennies de politiques néolibérales sans jamais mettre celles-ci en relation avec leurs effets dévastateurs en terme d’accroissement des inégalités, de marchandisation, de segmentation croissante des espaces éducatifs et de subordination de l’école à l’économie de la connaissance.

« Ces objectifs, dit la loi dès son préambule, s’inscrivent dans le cadre de nos engagements européens. […] Le niveau global des compétences des élèves doit être amélioré pour parvenir à […] inscrire le pays dans une trajectoire de croissance structurelle forte dans une économie de la connaissance internationale ». Dès lors, tout ou presque est dit. Loin de contredire les méthodes néolibérales, la concertation « cause toujours » précédant la loi procédait d’un « diagnostic partagé sur l’état du système éducatif » et de « perspectives communes » et nullement d’une rupture politique. Les choix de communication ont marqué les limites de la concertation : les organisations syndicales ont découvert la loi… par la presse. Voilà pour le dialogue social renouvelé.

La refondation scolaire comme adaptation au monde tel qu’il va ( mal..)

Le contenu rejoint la forme. On cherchera en vain une intention assumée de démocratisation scolaire globale pensée dans une perspective de transformation sociale. L’ambition éducative et sociale se limite à cet horizon indépassable : doter chacun du « socle commun de connaissances et de compétences » - auquel sera ajoutée la culture, sans jamais en définir le contenu, ni les moyens de l’acquérir. Ce socle est jugé nécessaire pour être à l’unisson des « tendances sociétales lourdes  », jamais questionnées. L’école doit « entrer dans la modernité » et « relever les défis du XXIème siècle ». Comme si ces derniers n’étaient pas avant tout ceux d’une société plus que jamais injuste, inégalitaire, fracturée. Comme si ce monde façonné par l’exploitation et la domination du capital imposait cette seule conclusion : préparer les jeunes générations « au risque et à l’incertain » d’un monde «  ouvert et mondialisé ». La refondation, c’est donc l’adaptation au monde tel qu’il va.
Dès lors, il n’est guère surprenant qu’en lieu et place d’une alternative scolaire et sociale, s’imposent, au moins par défaut, dispositifs, fantasmes et gadgets de la modernité « pédagogique » néolibérale. Ceux-ci sont pudiquement recouverts des habits plus vraiment très neufs, ni très seyants (ils avaient beaucoup servis sous Jospin) du néolibéralisme de gauche.

Une conception instrumentale des savoirs et de leur transmission

L’une des annonces les plus emblématiques concerne « l’entrée de l’école dans l’ère du numérique » qui va « prolonger l’offre des enseignements qui sont dispensés dans l’établissement et faciliter la mise en œuvre d’une aide personnalisée aux élèves ». « Il mettra aussi à disposition des enseignants des ressources pédagogiques, des outils de suivi de leurs élèves et de communication avec leur famille, ainsi que des contenus et services destinés à leur formation initiale et continue. Il permettra, enfin, d’assurer l’instruction des enfants qui ne peuvent être scolarisés ». Qu’il ne soit pris aucune distance et ni introduit de réflexion didactique et épistémologique sur les usages, intérêts et dérives du tout numérique est proprement sidérant. La pensée magique redouble l’instrumentalisation des savoirs. Sans médiation, bureau virtuel du professeur et cartable numérique de l’élève communiquent et rien n’échappe à l’école virtuelle et à la numérisation des conditions d’apprentissage. Faut-il que les bénéfices escomptés pour l’élève et les sociétés privées qui commercialisent les environnements numériques de travail soient immenses…et susceptibles de ré-investissement puisque ce service « les prépare à l’éducation et à la formation tout au long de la vie mais aussi à apprendre à apprendre » ?
A ce point d’exaltation numérique, on s’étonne de la modestie du diplôme de base retenu comme référence minimale : « un diplôme national ou un titre professionnel de niveau V » soit un niveau CAP, objectif recherché… il y a trente ans. Les voies du modernisme sont parfois impénétrables et surtout oublieuses du traitement de la difficulté scolaire qui requiert le croisement et la collaboration d’approches pédagogiques, didactiques, linguistiques et sociologiques. Ce que l’on pourrait désigner sous le terme de pédagogie de la coopération. Ce n’est pas l’orientation indiquée.

Vers un local libéralisme

S’il est cependant un domaine où la loi innove, c’est du côté d’une nouvelle étape de décentralisation et d’un rôle accru des collectivités territoriales. Ces formes de décentralisation, ouvertes à tous les lobbies patronaux et locaux, concerneraient au premier chef la formation professionnelle et l’orientation qui n’ont certainement pas besoin de cela. C’est la porte ouverte à une dénaturation encore plus complète de l’une (ne serait-ce que par le privilège accordée par toutes les régions sans exception au modèle de l’apprentissage patronal) et de l’autre (déjà moribonde au regard de ses effectifs amputés et de ses structures publiques, les CIO, détruites). C’est aussi assurément un accroissement des inégalités territoriales.
L’implication des divers échelons du local prendrait la forme d’une co-éducation, associant des « partenaires diversifiés » sans articulation cohérente entre ces différents registres de transmissions d’information ou de connaissance. Parmi ces partenaires, relevons le privilège accordé aux entreprises dès la sixième, soit un modèle de « laïcité ouverte » sur le capital et de « partenariat public-privé » qui a perverti et infesté l’école. Il reste à apprécier les effets les plus probables d’une telle loi. Des questions comme celle de la formation des enseignants ou des rythmes scolaires qui sont loin d’être secondaires. Soucieuses du bien -être de l’enfant et du « vivre ensemble » mais coupées de leurs dimensions sociales et politiques, elles risquent de connaître le sort de bien d’autres dans un espace illusoirement protégé de la guerre sociale et de ses effets destructeurs.

Objectif “pacification sociale”

Face à la violence sociale d’un capitalisme de plus en plus débridé, le catalogue des bonnes intentions pédagogistes ne saurait déboucher sur autre chose que sur une recherche de pacification ou du moins de réduction des zones de tensions maximales. Ainsi, aménagé pour le rapprocher de l’enseignement primaire, avec moins d’enseignants délivrant des savoirs disciplinaires et plus d’activités encadrées par des acteurs locaux, le collège inviterait les organisations périphériques de l’école à s’impliquer dans une forme d’occupationnel «  éducatif » qui assouplirait une formation jugée trop élitiste et trop coupée du monde. C’est le socle en acte, toujours lui, mais rendu « politiquement correct » par la vieille antienne de l’école fondamentale remise au goût du jour.
Dans cette loi, la critique de la droite se réduit alors à une dénonciation de gestes inutilement provocateurs et au rejet des formes les plus délirantes d’évaluation de la rentabilité éducative. Mais, elle se garde bien de toucher à loi LRU instituant l’autonomie concurrentielle des universités. Le reproche majeur est en fait de n’avoir pas su dégager l’accessoire de l’essentiel des réformes et de n’avoir pas trouvé les relais locaux voire syndicaux et pédagogiques pour les faire pleinement accepter. S’il ne fait guère de doute que le pouvoir cherche à s’assurer le concours de nouveaux vieux alliés, rien ne prouve que les éventuels candidats auraient une influence significative dans et hors l’école. £

Une école commune, démocratique et émancipatrice

A l’heure où l’édifice européen tout entier vacille, posons la question : le cours néolibéral doit-il, en dépit des catastrophes et des souffrances sociales qu’il engendre, continuer à s’appliquer ou doit-il être radicalement remis en cause ? A ne pas connecter cette question à l’avenir de l’école, on limite par avance le champ de réflexion à un « scolarisme » stérile. Celui-là considère que l’école doit préparer au mieux les esprits et façonner les subjectivités des enseignants et des élèves à la rationalité néolibérale d’un monde qui serait le seul possible. Fondamentalement, deux options se présentent : la poursuite voire l’accélération d’une telle politique pour que l’école s’adapte, voire anticipe sur l’évolution du capitalisme néolibéral et de ses « fondamentaux » : économie de marché, société de marché, école de marché. Ou une rupture profonde avec l’école et la société de la concurrence et de la compétition pour ouvrir la voie à la fondation d’une école commune, démocratique et émancipatrice.

Francis Vergne. Chercheur associé à l’Institut de recherche de la FSU.

Auteur de : Mots et maux de l’école, petit lexique impertinent et critique, Armand Colin, 2011 et coauteur de la Nouvelle école capitaliste. La Découverte, 2011.


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