Racisme, la preuve par Aigues-Mortes

vendredi 14 septembre 2012  |  par  ÉÉ Revue  | 

Dans la torpeur estivale, la ratonnade d’Aigues-Mortes a suscité fort peu de réactions. Il y a pourtant là plus qu’un symbole de ce qu’on a désormais coutume d’appeler la « lepénisation des esprits ».

Le 4 août dernier, un couple en voiture tire au fusil de chasse sur des jeunes gens du village aux cris de « C’est pas les Arabes qui vont nous donner des renseignements. On est en France. On est chez nous. ». S’en suit une scène ahurissante que l’une des victimes décrit ainsi : « C’était comme une chasse à l’homme, elle disait « courez, courez » en rigolant. Il faisait sombre, on ne comprenait rien. J’ai pensé que j’allais mourir ». Bilan : un blessé parmi les jeunes, le couple passe en comparution immédiate, écope de 4 et 2 ans fermes et les habitants du village scandalisés se mobilisent…. pour les faire libérer(1).

« Manifestement les gens n’ont pas compris… »

Car cette tragédie, c’est avant tout l’histoire d’une haine inextinguible entretenue par des années de discours politiques racistes assimilant arabes/étrangers/délinquants/profiteurs/terroristes et de politiques publiques stigmatisantes. Les victimes sont toutes de jeunes gens nés au village, étudiants, salariés, insérés, sans histoire aucune. Mais rien n’y fait. Aux yeux de leurs agresseurs, ils ont le tort d’être là. Aux yeux du village, ils sont même devenus responsables de la mise en prison de leurs agresseurs… ! Le préfet du Gard regrette que « manifestement, des gens n’ont pas compris la gravité des faits et la sanction qui a suivi ». Mais comment s’en étonner quand la stigmatisation vient du plus haut niveau de l’Etat ?
La campagne présidentielle a vu une « extrême-droitisation » du discours de Sarkozy, dont toute l’UMP se réclame aujourd’hui. L’élection des députés du FN, pour la première fois dans le cadre d’un scrutin uninominal à 2 tours, participe de cette escalade (Gilbert Collard est précisément élu de la circonscription d’Aigues-Mortes), où chaque pas en avant entraîne le suivant. Aujourd’hui, le niveau de violence atteint est plus que choquant, mais le plus inquiétant est bien l’ample solidarité, ouverte et militante, qui s’organise autour des deux coupables.

Un mal généralisé

Il ne suffit pas de constater que les partis d’extrême droite progressent partout en Europe pour épuiser la question. Le cas de la Grèce devrait nous alerter à double titre : il montre à la fois le caractère international de l’emballement raciste et xénophobe auquel nous assistons et la logique ultime de ce processus(2). Il n’est pas jusqu’à la paisible et prospère Norvège qui n’ai payé son tribut au « choc des civilisations » l’été dernier. Si la folie meurtrière de Breivik semblait isolée et fut unanimement condamnée –mais les victimes n’étaient pas les mêmes…- ce sanglant épisode ne peut manquer de nous interpeller. Autre lieu, autre contexte, mais même crise paroxystique : le 16 août dernier à Jérusalem une bande d’adolescents se livre au lynchage organisé d’un arabe israélien dans l’indifférence générale des témoins. Cet épisode meurtrier de par sa violence et l’absence de remords affichée par certains des suspects, a créé un électrochoc au sein de la population et de la classe politique. L’Etat sioniste n’abdique rien de son idéologie raciste mais se rend néanmoins compte qu’il a accouché d’un monstre…

Certes, la crise économique joue à plein dans la désagrégation des sociétés mais les élites au pouvoir ne sont pas seulement révélatrices de ce délitement haineux, elles en sont également maître d’œuvre. Le monde paye l’offensive d’une droite réactionnaire décomplexée dont le fer de lance a pris les rennes des Etats-Unis il y a plus de 10 ans en théorisant, après le 11 septembre, le choc des civilisations et la croisade du Bien contre le Mal. Les mutations idéologiques qui s’en sont suivies furent plus profondes que ce qu’on a bien voulu admettre alors… et surtout durables. On mesure aujourd’hui, en suivant la campagne présidentielle aux Etats-Unis, combien quatre années de présidence Obama n’ont pas réussi à changer la donne malgré un discours, sinon une politique, en rupture avec celui des néo-conservateurs.
La gauche politique et syndicale a longtemps sous-estimé le problème. En France, les discours et la politique actuels de Valls montrent combien le camp progressiste a perdu du terrain. Il nous faut prendre la mesure de la tâche et relever le défi. On ne fera l’économie d’aucune bataille.

Marie Cécile Périllat

1) Voir pour plus de détails : http://www.lemonde.fr/societe/artic… ou encore http://www.liberation.fr/societe/20…
2) Cf. page 25 de ce numéro.


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