« Égale dignité des trois voies », vous y croyez ?

samedi 17 novembre 2012  |  par  ÉÉ Revue  | 

Ugo Palheta, docteur en sociologie, s’est intéressé à la question de l’enseignement professionnel. Si le sujet est au cœur des discours politiques incantatoires quant à sa nécessaire revalorisation, l’enseignement professionnel est en réalité peu étudié et l’on peine à y voir clair en ce qui concerne ses prétendues réussites et les mécanismes de ségrégation sociale qui le caractérisent. Le travail de l’auteur apporte un éclairage édifiant sur le phénomène de reproduction scolaire des rapports de classes.

Depuis la massification, les populations sont scolarisées plus longtemps et l’élimination scolaire est « différée ». Elle n’en est pas moins effective, et effectuée au sein du système scolaire, faisant émerger ceux que Bourdieu appelait les « exclus de l’intérieur ». En effet, le système scolaire ne s’est pas donné les moyens de faire entrer tous les élèves dans les apprentissages et il échoue de façon précoce (dès le primaire) et irréversible pour certains élèves. L’auteur démontre que les trajectoires d’élèves, les « destins scolaires » sont tracés depuis l’enfance et jalonnés d’étapes qui n’apportent pas de solution : redoublement et classes atypiques (Segpa, 4ème et 3ème techno, 3ème insertion, …) ne viennent pas à bout de la difficulté scolaire et ne parviennent pas à « rectifier le tir » pour permettre un maintien dans la voie générale. La voie professionnelle apparaît dès lors comme voie naturelle de relégation.

Discrimination sociale à l’oeuvre

L’enseignement professionnel scolarise en effet une majorité d’élèves qui ont redoublé de façon précoce ou/et sont passés par une classe atypique. Or, ces dispositifs concentrent des élèves issus d’origine socialement défavorisée : un élève qui redouble au collège a 2 fois plus de chances d’aller en LP que l’élève « à l’heure ». Celui qui redouble au primaire a, quant à lui, 3,7 fois plus de chances. Or, ce redoublement est très marqué socialement : 32,8 % des enfants de milieux populaires arrivent avec un an de retard en 6ème. Ils ne sont que 6,1 % issus de milieux favorisés. Le redoublement remplit donc cette fonction « d’assignation statutaire » au sein de la scolarité.

Le professionnel pour renouer avec l’estime de soi ?

L’affectation en « professionnel » n’est donc pas un choix, la plupart du temps, pour diverses raisons : d’abord, il s’agit souvent du résultat d’une scolarité en collège marquée par l’échec ; ensuite, la filière professionnelle est souvent davantage subie que choisie et ne correspond pas à la représentation que s’en était faite l’élève (le port de la blouse et des chaussures de sécurité, par exemple, dévalorise aux yeux des élèves la formation) ; enfin, paradoxe, ces matières générales qui les ont rebutés au collège leur apparaissent au lycée trop simples ! Le faible niveau d’exigence qui leur est demandé confère à ces enseignements un ennui similaire à celui ressenti précédemment, mais grève surtout l’estime d’eux-mêmes en confirmant un fort sentiment de relégation.

Ségrégation interne au sein des filières

La reproduction sociale s’effectue aussi dans le choix des filières, les plus « nobles » étant celles qui relèvent de l’administration : « filière refuge » pour les élèves qui voulaient aller en « général » et ceux qui veulent éviter des formations de métiers « manuels » pour les garçons, entre autres. A l’inverse, les emplois de service, emplois à la personne, BTP sont des filières assez peu valorisées.

Mais il existe d’autres discriminations : la question du genre, de l’origine liée à l’immigration… Les élèves ne sont pas égaux devant l’accès aux formations (l’apprentissage, par exemple, est une filière « blanche ») et devant l’insertion professionnelle future. La discrimination raciste à l’emploi et à l’accès aux stages contribue à la désillusion scolaire et représente un scandale car il contredit les promesses de l’école « Républicaine ».

L’étude d’Ugo Palheta démontre que les élèves ne sont pas heureux dans l’enseignement professionnel. Ils nourrissent des rancoeurs ou des regrets à l’égard d’un système qui, quoi qu’on en dise, les a exclus. Selon l’auteur, BEP et Bac pro sont des « diplômes d’attente » qui permettent aux jeunes de faire, en douceur, le deuil de leurs aspirations scolaires déçues. Des jeunes qui se débattent dans un monde sans compassion, qui sont à la merci d’un patron (vivement critiqué dans les propos des élèves apprentis), et sont voués, à l’avenir, au salariat d’exécution et à la précarité.

Véronique Ponvert

Ugo Palheta, La domination scolaire, PUF, 27 euros


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