Indignados : 18 mois après

samedi 17 novembre 2012  |  par  ÉÉ Revue  | 

Il y a un an et demi, un tremblement de terre social secoua le “torride” panorama social de l’Etat espagnol : des dizaines de milliers de personnes, dans le sillage du printemps arabe occupèrent pacifiquement la Plaza del Sol à Madrid, manifestant leur indignation contre la dictature des marchés et un système politique auquel ils dénient toute légitimité à les représenter.

Ce mouvement fit irruption face à la politique de démantèlement de l’Etat-providence entreprise par le gouvernement socialiste de Zapatero. L’émergence de ce mouvement s’explique en raison de la faillite des grandes organisations - « institutions de gauche » - organisations syndicales et partis politiques de gauche, qui n’ont pas été à la hauteur des enjeux. Commissions Ouvrières ( CCOO) et UGT, les organisations syndicales majoritaires, maintenaient une politique de soumission au gouvernement et à la dictature des marchés. Selon une enquête publiée par le quotidien « El Pais » en 2011, la confiance de la population dans ces organisations syndicales et les institutions était au plus bas, même derrière celle accordée aux banques, juste un peu mieux placée que les partis politiques et les multinationales ! Le mouvement des Indignés s’inscrit dans le fil des mobilisations arabes. Il s’est inspiré de ces insurrections, en construisant ce qui pourrait être un internationalisme du XXIème siècle, tissé à base d’expériences concrètes. Il témoigne que, loin des consignes et programmes, ces expériences transmettent une potentialité révolutionnaire oubliée depuis longtemps.

Ce mouvement s’est construit autour de deux axes/slogans :
- « Nous n’avons pas de maison, nous n’avons pas de travail, nous n’avons pas d’argent, et pourtant nous n’avons pas peur ! » : un slogan encourageant quand on sait qu’en pleine crise (avec 20% de chômeurs) et en l’absence de dynamique de lutte, la peur suintait par tous les pores de la société.
- « Vous ne nous représentez pas ! » : c’est la dénonciation radicale d’un système de représentation politique et institutionnelle soumis à la dictature des marchés et totalement insensible à la souffrance du peuple. Avec une conclusion : « Nous ne sommes pas contre le système, c’est le système qui est contre nous ! ».

Ce mouvement tranche par son caractère de désobéissance et sa capacité à porter le conflit sur la scène publique, le sortant des quatre murs des entreprises, disputant la rue au pouvoir et rompant avec unea logique basée sur l’absence d’information, qui atténue les conflits. Un mouvement qui a fait de la place publique un point de rencontre des « mal-être » que provoque le système et des solidarités entre les oubliés de celui-ci. Un mouvement qui est né pour durer, se ramifier, se répandre et générer des nouvelles énergies. Le mouvement des Indignés n’a pas disparu de la scène lorsqu’il a quitté la Plaza del Sol, son symbole. En fait, il s’est ramifié : il s’est déplacé dans les quartiers, a généré des dynamiques dans certains secteurs (par exemple dans la santé et l’éducation qui, peu de mois après, ont connu des mobilisations contre les suppressions de moyens, mobilisations imposées par la base aux directions syndicales), freinant les expulsions (dans l’état espagnol plus de 350 000 personnes ont été expulsées ces trois dernières années). Le 25 septembre dernier, revenant disputer l’hégémonie au gouvernement dans la rue, les Indignés ont encerclé le Parlement pendant le débat budgétaire.

Le mouvement des Indignés a ouvert une brèche pour affronter le système. Malgré sa diversité et son hétérogénéité, ou précisément à cause d’elles, il continue à marquer la température politique du pays. La légitimité sociale acquise, son caractère inclusif, le refus primaire, basique, de l’injustice sociale que reflète ce mouvement font que rien ne sera plus comme avant. Même les organisations du mouvement social, bien plus puissantes, comme les CCOO et l’UGT ( 20 % des travailleurs et travailleuses sont syndiqués) sentent son souffle : par la dénonciation radicale du système et du mal-être qu’il provoque, parce que sa présence interroge en permanence ce que font ces organisations, ou plutôt ce qu’elles ne font pas, par exemple, mobiliser contre les budgets d’austérité…

Après trente ans pendant lesquels les travailleurs, travailleuses et peuples de gauche ont été balladés entre les politiques néolibérales de gauche et de droite, avec un syndicalisme habitué à ramasser les miettes qui tombaient de la table, le mouvement des Indignés ouvre la porte de l’espérance. Pas seulement pour ce qu’il fait, mais surtout pour la dynamique qu’il impulse.

Josu Egireun (syndicaliste basque)


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