Internet, bien commun de l’Humanité, une interview de Jérémy Zimmerman

vendredi 18 mai 2012  |  par  ÉÉ Revue  | 

L’Ecole émancipée s’est entretenue avec Jérémy Zimmerman, porte-parole de la « Quadrature du net ». Il nous explique pourquoi son association défend la neutralité et l’ouverture de l’Internet quand celui-ci est menacé par les logiques marchandes et étatiques.

◗ éé : Internet est-il encore un espace libre ?
Jérémy Zimmerman : Ou plutôt, est-il encore un outil neutre et ouvert ? Il continue d’exister ainsi dans de nombreux pays démocratiques où chacun peut avoir accès à des contenus, des services et des applications et en envoyer. Cette architecture universelle permet de produire et d’échanger, mais ce contre pouvoir est plus que jamais menacé.

◗ éé : Comment est-il attaqué ou menacé ?
J. Z. : Le net est né à l’abri des logiques marchandes et étatiques. Ce n’est plus le cas et les menaces sont de trois types. D’abord, avec des Etats qui veulent contrôler ou supprimer des contenus, fermer des sources ou même « isoler » leur réseau, comme la Chine, à l’aide d’un « firewall ». Plus de 40 pays contrôlent ou censurent des contenus. En Europe ou en France aussi, par exemple l’article 4 de la Lopsi institue le blocage ou la censure des sites présumés pédo-pornographiques par simple mesure administrative, sans avis de l’autorité judiciaire, ou bien la fermeture/censure, à l’initiative du ministre de l’Intérieur Claude Guéant, du site « cop-watch » de surveillance des pratiques policières. La seconde menace vient de l’industrie du divertissement. Avec l’Hadopi et sa vision obsolète et commerciale du droit d’auteur, elle obtient des législations restrictives et utilise des moyens techniques pour empêcher la libre circulation des œuvres et leur partage en ligne. Ce lobbying a poussé les utilisateurs des réseaux de partage « peer to peer », décentralisés et gratuits, vers des plates-formes commerciales géantes, financièrement opaques qui agissent en limite de légalité… Et rendent inopérantes des « usines à gaz » comme Hadopi 2 ! Or, les usagers qui téléchargent étant ceux qui dépensent le plus pour la culture, ce type de mesures est à la fois injuste et contre-productif. Le pire arrive avec l’ACTA (Accord international sur la contre-façon) qui interdirait la circulation des contenus protégés par un droit d’auteur extensif. Il transformerait les fournisseurs d’accès en une police privée chargée de la surveillance, du filtrage et du blocage des contenus et des adresses mises en cause.

◗ éé : Et les opérateurs ?
J. Z. : Les opérateurs de télécoms sont la troisième menace. Ces industries ont concentré un marché, autrefois très divers. Elles agissent avec leurs techniques de pointe pour optimiser les profits en modifiant la structure de l’internet. La surveillance du réseau en temps réel permet de discriminer les services et les flux d’informations, de gérer leur vitesse et l’accessibilité des sites ou services selon les tarifs différenciés aux usagers-clients. Ce nouveau modèle économique d’accès restreint est une atteinte majeure à la neutralité du Net, à son universalité et donc aux capacités de partage de la connaissance et d’innovation. La « Quadrature du net » a mis en place une plateforme citoyenne de signalement : en moins d’un an, 170 entraves ont été recensées concernant 60 opérateurs dans 15 pays européens et sans réaction des pouvoirs publics.

◗ éé : Comment préserver un internet libre et neutre ? Qui peut ou doit les garantir ?
J. Z. : Internet s’est fait sur un consensus a-minima entre opérateurs. Avec un marché ultra-concentré, il est brisé. Or, Internet est devenu un bien commun de l’Humanité, comme l’air ou l’eau. Cet espace public appartient à tous et nous en sommes responsables. Chacun a les moyens politiques, associatifs ou artistiques de le développer et le défendre. Pas de réponse unique mais il est indispensable que la loi garantisse la neutralité du Net. Les opérateurs doivent être sanctionnés s’ils discriminent les communications. Sinon, seuls les utilisateurs en mesure de payer accéderont au réseau global.

◗ éé : Quelles luttes dans cet espace dématérialisé et mondial ?
J. Z. : Internet est une source d’informations immédiates. Il donne de la force aux mouvements sociaux par les aller-retours entre le local et le global. Une information locale relayée internationalement démultiplie les niveaux et moyens d’action (participation directe, solidarité etc.). La Syrie d’avant et après l’Internet en est l’exemple : les massacres des années 60 ont mis plus d’un an à être connus alors qu’un seul jour a suffi pour ceux d’Homs. Bien sûr, ce n’est pas Internet qui changera le monde et les meilleurs outils, selon les termes d’un internaute activiste égyptien, restent «  les bâtons, les pierres et les couvertures  » avec lesquels les manifestants renversent les dictatures. Comme association, notre tâche consiste à alerter et susciter ces réactions multiformes des internautes et des citoyens.

Propos recueillis par Bruno Dufour


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