ENT : cliquer, y’a rien à voir !

vendredi 18 mai 2012  |  par  ÉÉ Revue  | 

L’informatique ne se résume pas à l’opposition entre « modernisme » et « passéisme ». La tâche d’un syndicat soucieux du métier et des conditions d’exercice consiste à problématiser ce que le discours dominant donne pour évident et inéluctable. Cela n’est pas facile tant l’idéologie techniciste portée par le gouvernement et les entreprises du secteur, pèse de tout son poids pour empêcher le débat public. Il est donc urgent de questionner le mythe de « l’école numérique », ou « e-école », qui effacerait magiquement conflits, contradictions et dysfonctionnements par les vertus de l’Internet.

La technique ne se réduit pas à l’outil, elle met toujours en jeu un rapport social. Un rapport qui peut être coopératif et égalitaire, mais aussi bien hiérarchique et aliénant. Le discours dominant en la matière est mystificateur en ce qu’il fait passer des usages renforçant le pouvoir hiérarchique pour des progrès sociaux ou des avancées pédagogiques. C’est ce genre de confusion qui est entretenu avec les ENT(1) mis en place dans les établissements scolaires. Les directions administratives, imbues de rationalité gestionnaire, poussent à la roue, parfois appuyées par des collectivités territoriales en mal de légitimation dans le domaine éducatif. Les parents, soucieux de suivre la scolarité de leurs enfants, peuvent applaudir aux ENT sans percevoir les menaces de ces dispositifs d’enregistrement et de stockage des données sur la scolarité et la conduite des élèves. Le Comité national de résistance à Base-élèves ainsi que certaines sections de la LDH font en la matière un travail de salubrité publique qu’il faut saluer.

Un débat confisqué

Quant aux enseignants, une fois encore dépossédés de toute réflexion collective et de tout droit à la parole (sinon par les manipulations habituelles faites d’expérimentations falsifiées et de réunions faussement participatives), ils paraissent démunis face aux injonctions de leur hiérarchie. S’ils obéissent souvent aux directives, ils sont nombreux à s’interroger sur le sens et les conséquences des cahiers de textes électroniques, des tableaux de notes, des relevés d’absences et de retards, sans parler de ce que peuvent entraîner sur leur métier les messageries électroniques qui les « connectent  » à leurs classes et aux parents d’élèves en continu.
La sociologie du travail a montré comment l’informatisation des postes de travail a renouvelé et renforcé le contrôle hiérarchique. Il importe donc de réfléchir aux usages des ENT dans le cadre des nouveaux modes de pouvoir managérial introduits dans les établissements scolaires. Les administrateurs érigés en «  évaluateurs » de l’efficacité pédagogique pour conforter leur pouvoir gestionnaire, se plaignent de ne pouvoir pénétrer dans ce qu’ils appellent la «  boîte noire » de la salle de classe. Or, les ENT leur permettent de disposer de moyens de contrôle permanent grâce à l’accès à distance à toutes les informations que les enseignants donnent eux-mêmes de leur activité. Lorsqu’un chef d’établissement veut contrôler le nombre de devoirs donnés, leur nature, leurs dates, la « progression pédagogique » et comparer les enseignants entre eux, il lui suffit d’examiner les cahiers de textes électroniques.

Espaces numériques d’aliénation

Non seulement les ENT sont un moyen de contrôle individuel, mais ils favorisent les stratégies de standardisation pédagogique. L’évaluation quantitative et le « gouvernement par les normes », aspects constitutifs de la nouvelle gestion publique, trouvent avec les ENT des instruments particulièrement adaptés. Les données stockées dans l’ENT sont autant de traces aptes à renseigner sur le professeur et sur l’élève. Il n’y a pas de collecte d’informations neutre dans une relation hiérarchique, et ce d’autant moins que les nouveaux modes de pouvoir entendent objectiver l’activité professionnelle par des données mesurables et comparables.
On ne peut que s’inquiéter que les socialistes, par la voix de Vincent Peillon, reprennent aujourd’hui à leur compte le mythe d’une « e-école » susceptible d’en résoudre tous les problèmes. L’illusion techniciste peut servir d’alibi pour ne pas s’attaquer aux questions sociales et politiques qui se posent à l’école.
Raison de plus pour interroger la place du pouvoir dans l’institution, engager une lutte résolue contre le régime de surveillance généralisée et promouvoir toutes les formes de coopération et de collégialité que permettent aussi les NTIC quand leurs usages s’inscrivent dans la perspective de l’école réellement démocratique.

Christian Laval

1) Espaces Numériques de Travail.


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