Standard & Poor’s dégrade la note de la France et de huit autres pays de la zone euro

Drame ou psychodrame ?
jeudi 26 janvier 2012  | 

Retour à la Grèce.

Le cas de la Grèce est symptomatique. La crise de la dette souveraine se poursuit après la mise en œuvre de politiques d’austérité drastiques, de baisse des salaires des fonctionnaires, des pensions de retraite, la hausse des suppressions de postes, des licenciement, du chômage et la récession s’approfondit.
Après une chute de 5% du PIB pour 2011, il est prévu une baisse de la création de richesses de 6%… La Grèce, de nouveau, se trouve de nouveau sous les feux des projecteurs. Elle ne pourrait pas faire face au service de sa dette et les marchés financiers refuseraient de lui prêter davantage. L’accord de fin octobre 2011 des pays de la zone euro – conduit par « Merkozy » - pourrait ne pas s’appliquer.
Le FESF – Fonds européen de stabilité financière – devait « aider » la Grèce en lui prêtant des capitaux et les banques devaient abandonner 50 à 60% de leur créance (le montant facial des obligations de l’Etat grec) pour permettre à la Grèce d’éviter une suspension de paiement qui aurait des conséquences dramatiques pour les banques propriétaires de cette dette.
En cas de non paiement du service de la dette [8] , le risque de faillite bancaire s’actualiserait. Les hedge funds - ces fonds spéculatifs – refusent de jouer le jeu de l’annulation. Ce sont eux, et non pas pour le moment les agences de notation, qui peuvent devenir un nouveau facteur déclencheur d’un approfondissement de la crise financière. Ce faisant ils scient la branche sur laquelle ils sont assis en privilégiant les profits à court terme.

Le procédé est immoral mais légal. Ces fonds ont racheté des obligations dont la date d’échéance est 2012 avec une décote sur les marchés de 40% [9], et des CDS – credit default swaps.
Les CDS sont des produits d’assurance qui ne sont appuyés sur aucun actif. Ils assurent le propriétaire du CDS contre le risque de défaut de paiement d’un débiteur. Ils sont autonomes – ils ne le seront plus si la directive de l’UE se met en place – par rapport à la dette elle-même. Autrement dit, il est possible d’acheter des CDS sans être propriétaire de la dette, des obligations que ces produits d’assurance couvrent.
Les hedge funds possèdent à la fois les obligations du Trésor grec et le produit d’assurance. De deux choses l’une, soit le gouvernement grec réussit à faire souscrire ses nouvelles obligations, il rembourse la dette passée, et les hedge funds réalisent une plus value de 40% sans rien faire, soit il ne le peut pas et dans ce cas ces fonds font jouer les CDS et… gagnent 40% !

Une fois encore, il devrait être question de réglementation pour interdire ces spéculations, inutiles sur le terrain même des mécanismes de financement et nocives sur celui de l’économie en général.

Malgré cette réalité, « Merkozy » poursuit dans cette même voie en forme d’impasse. Paul Krugman, Prix Nobel d’économie, écrit que tous ces dirigeants rêvent le monde sans rapport avec sa réalité.
L’idéologie libérale forge un monde imaginaire qui devient cauchemar pour le plus grand nombre. Le noyau « rationnel » de ces politiques, c’est la volonté affirmée de détruire les services publics et plus généralement toutes les solidarités collectives et l’ensemble des acquis sociaux, résultats des luttes sociales des siècles passés.

La crise de la zone euro se poursuivra. Elle menace même l’Union Européenne. Que la Grande-Bretagne ait refusé de se joindre à Merkozy – et aux 24 autres – signale cette réalité.
David Cameron ne pouvait signer cet accord. C’était la remise en cause de son autonomie monétaire. Conserver la Livre sterling a permis de conserver la banque d’Angleterre comme prêteur en dernier ressort et de financer les besoins de financement de l’Etat britannique par la monétisation des déficits, à l’instar de la situation existant aux Etats-Unis et au Japon. On comprend l’enjeu.

La question centrale ne se trouve pas dans la résolution des dettes souveraines, sauf pour la Grèce. Mais dans le risque de faillite bancaire généralisée.
La plupart des commentateurs ont tendance à oublier que la crise financière vise d’abord les banques, comme après août 2007. La menace est beaucoup plus forte. Les Etats n’auront plus les moyens de sauver toutes les banques et toutes les assurances.
Ils devront laisser faire les faillites avec leurs conséquences sur l’ensemble de l’économie et de la société. Les banques, face à ce risque, suppriment des emplois à tour de bras pour diminuer le coût du travail, comme si c’était suffisant pour augmenter les bénéfices bancaires et continuer à payer les bonus des traders. Le chômage ne peut que hausser et la consommation des ménages diminuer, déclenchant ainsi une profonde récession.

Une mesure de prévention face à ce risque de faillite généralisée, dont Dexia montre toute l’actualité, serait de nationaliser le système bancaire et de créer un pôle de financement public pour orienter les crédits vers le développement de l’économie et des services publics. Une voie nécessaire, sinon…

Nicolas BENIES


[1] Rappelons que ladite agence avait – comme ses alter ego – surévalué les subprimes et, plus récemment, s’était fait remarquer en dégradant la note de la dette souveraine étatsunienne. Elle s’était trompée dans ses estimations de… 2000 milliards de dollars. Elle fait l’objet d’une plainte devant les tribunaux de la part du gouvernement américain. Les Etats-Unis, avec leur AA+ comme la France, n’ont pas vu leur taux d’intérêt baisser. Au contraire, il est moins élevé que celui de l’Allemagne… Nous verrons plus loin pourquoi.

[2] Rappelons que les agences de notation existent, pour les trois plus grandes d’entre elles, S&P’s, Fichte, Moody’s, depuis la fin du 19e siècle. Elles sont nées avec les sociétés anonymes, et du besoin d’évaluer celles-ci pour permettre au « public » d’acheter ou non les actions de ces sociétés. Elles ont ensuite évolué, notant les produits financiers dans le contexte de la déréglementation financière des années 1980 et ont noté ensuite les dettes des Etats. Quinze agences de notation se partagent le marché. Le gouvernement chinois a aussi créé la sienne, mais elle n’est pas – encore ? – reconnue comme légitime par le marché. Elle avait, avant S&P’s, baissé la note de la France.

[3] AFT a été créée le 8 février 2001 pour gérer les besoins de financement de l’Etat, dans le nouveau contexte ouvert par la création de l’euro et l’appropriation par la BCE de la politique monétaire.

[4] Cf. Les Echos des 20 et 21 janvier 2012 sous un titre qui n’a rien à voir : « Les marchés balayent les sanctions de S&P ».

[5] Union Economique et Monétaire, autre nom de la zone euro.

[6] Citation tirée d’une tribune dans Le Monde daté du 19 janvier, signée par André Grjebine et Francesco Saraceno : « La rigueur ne suffit pas. Le diagnostic de S&P est bien mal interprété. »

[7] opus cité.

[8] La dette totale n’est pas la question. Pour les prêteurs, l’important est le service de la dette, la capacité du créancier, de l’emprunteur de faire face au paiement des intérêts, facteur d’augmentation des bénéfices.

[9] La crise de la dette souveraine de la Grèce éclate en mai 2010. Les agences de notation la dégradent. Les taux d’intérêt grimpent. Plus encore, avec une note 3 C, les obligations de la dette grecque sont considérées comme « nocives » et les sociétés d’assurance vie sont obligées de les vendre. Du coup, la décote – la baisse de leur valeur est importante – et atteint, au minimum, 40%. Les hedge funds, des vautours, les rachètent à ce moment là. Ils avaient agi de même lors des précédentes crises de la dette qui avaient touché les pays latino-américains et l’Asie du sud-est.


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